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Critiques / Théâtre

Inconnu à cette adresse

par Marie-Laure Atinault

Sentiments broyés sous les bottes nazies

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Cela commence comme une chanson : ils étaient deux amis et partageaient tout !
Un jour, Martin décide de regagner la mère patrie afin que ses enfants parlent correctement l’allemand. Les deux amis s’échangent une correspondance où les réflexions intimes se mêlent à leur affaire. Ils ont une galerie d’art à San Francisco. Max Eisenstein se réjouit que son ami Martin Schulse se rapproche, du moins géographiquement, de sa jeune sœur Griselle avec qui il entretint de tendres liens. Mais la chanson déraille et d’Allemagne, l’air devint de plus en plus martial. Pour Martin, le retour se fait sous les meilleurs auspices. Les dollars de l’Oncle Sam font de lui un homme riche dans une Allemagne épuisée en pleine crise économique. Il arrive à Munich en 1932. Les échangent épistolaires deviennent amères. Le sort de Griselle sera le révélateur tragique d’une histoire où les sentiments les plus nobles seront broyés sous les bottes nazies.

Echange épistolaire

Comme son nom ne l’indique pas, Kressman Taylor est une femme. Elle qui se définissait comme une mère au foyer, offra à la littérature un texte d’une intensité qui fit sensation dès sa première apparition en 1938 dans Story Magazine. L’idée de cet échange épistolaire lui vint de lettres réellement écrites. Il y a un véritable phénomène autour de ce livre, il s’offre comme un cadeau exceptionnel, comme un trésor que l’on veut partager avec ceux que l’on aime. Le livre de Kressmann Taylor a suscité ces dernières années différentes adaptations théâtrales plus ou moins inspirées. Celle que nous propose Xavier Béja est l’une des plus accomplies.

Sobriété de ton

Tout est basé sur une sobriété de ton et de mise. De part et d’autre de la scène, de l’Amérique au Vieux Continent, les mêmes éléments de décor. Ces meubles suffisent amplement à planter l’atmosphère. Max et Martin allument et éteignent leur lampe. L’intensité de la lumière traduit l’évolution de leurs sentiments. Le silence assourdissant de Martin face aux appels au secours de Max qui ne reçoit que l’obscurité en réponse. Les comédiens sont vêtus de costume à la taille cintrée à la mode des années 30. Le cheveu court, bien coiffé, la nuque dégagée, ils sont dans le temps. Et il ne s’agit pas là d’un simple détail, c’est ’’ le plus ’’ qui ancre cette histoire terrible dans une époque que l’on souhaiterait révolue. Les protagonistes sont face à face, ils vivent leurs écrits.

Un texte qui fait réfléchir

Le destinataire recevant les nouvelles, accusant parfois rudement ces mots plus tranchants que des lames de couteaux qui fouraillent les chairs jusqu’au cœur. Le texte remue, fait réfléchir. Il est toujours très sain de se poser sans concession la question cruciale : « Et nous ? Nous serions nous comportés comme Martine, c’est-à-dire en arriviste lâche, ou comme Max, qui vit les évènements, protégé par un océan ? Aurions-nous élaboré une vengeance machiavélique comme Max ?  ». Guillaume Orsat interprète Martin avec une élégance de moyens. Ce talentueux comédien fait évoluer son personnage de façon saisissante. De même, Xavier Béja mérite les éloges. Sa mise en scène est sobre, réfléchie et percutante.

Inconnu à cette adresse. De Kressmann Taylor. Traduction de Michèle Levy-Bram. Mise en scène de Xavier Beja. Lumières de Charly Thicot. Avec : Xavier Beja, Guillaume Orsat, François Perrin (violon). Théâtre du Lucernaire, 53, rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris. Tél : 01.45.44.57.34. Jusqu’au 25 octobre 2008. Du mardi au samedi à 21h30, dimanche 15H

Date de 1ère publication : 4 avril 2006

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