Gabriel d’après George Sand par Laurent Delvert au Vieux-Colombier

Changer la société de fond en comble en renouvelant la condition féminine

Gabriel d'après George Sand par Laurent Delvert au Vieux-Colombier

Voici un extrait de Lettre à Mademoiselle Leroyer De Chantepie, Notant, 28 août 1842, écrite par George Sand.

« (…) Je ne puis conseiller à personne un mariage sanctionné par une loi civile qui consacre la dépendance, l’infériorité et la nullité sociale de la femme. (…) et, après m’être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux (…), je me suis convaincue de l’impossibilité radicale de ce parfait bonheur, idéal de l’amour, dans des conditions d’inégalité, d’infériorité et de dépendance, d’un sexe vis-à-vis de l’autre. Que ce soit la loi, que ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l’opinion ou le préjugé, la femme, en se donnant à l’homme, est nécessairement enchaînée et coupable. »

George Sand écrit en quelques jours, au printemps 1839, une « fantaisie » - Gabriel -, une de ses oeuvres les plus originales : le prince de Bradamante, à la naissance de sa petite-fille, prend secrètement la décision de l’élever tel un garçon, pour pouvoir lui transmettre ses biens à sa mort.

Gabriel, ignorant tout, mène l’existence physique et intellectuelle des jeunes gens de son âge jusqu’au jour de sa majorité où le prince lui révèle la vérité. Désormais, il lui faut choisir : rester Gabriel, dans l’opulence et la liberté ; ou devenir Gabrielle dans « l’éternelle captivité du couvent ».

Située en Italie dans une époque Renaissance stylisée, la pièce a valeur universelle, illustrant la difficulté récurrente d’être une femme libre dans une société qui tient pour acquis « la faiblesse et l’asservissement d’un sexe, la liberté et la puissance de l’autre ».

Soit un manifeste sur la nécessité pour femmes et hommes d’être égaux, en droit et en pratique, selon le metteur en scène, Laurent Delvert qui, dans son adaptation scénique, a conservé sept personnages du roman dialogué, les archétypes structurant la société patriarcale, forgés par elle.

La pièce est organisée en séquences où Gabriel, rencontrant ces sept figures, se confronte tour à tour à l’altérité, l’amour, l’amitié, la joie, la justice, les peines, la jalousie, la mort. L’héroïne vit une descente aux enfers car la société qu’elle découvre se révèle brutale, réactionnaire et patriarcale.

Les figures autour de Gabriel composent une société figée et implacable : elle les rencontre un par un, refusant d’acquiescer à un chemin préétabli, et les renvoie à leur condition intolérable dont ils ne peuvent se libérer : « La liberté de Gabriel renforce la soumission de Faustina, femme légère et dépendante, la jalousie de son cousin amoureux Astolphe, les remords de la mère de celui-ci …

L’héroïne suit le chemin initiatique d’une émancipation impossible dans la société, vers la mort.

La scénographie de Philippine Ordinaire propose un plateau traversé d’une structure en acier, telle une immense horlogerie démontée - ouvertures, fenêtres, portes, espaces dénudés de fuite. Un espace vide que les acteurs investissent pour lui insuffler de l’humanité - mouvements et couleurs.

Sont admirables les comédiens à la fois sobres et efficaces, réservés et intenses dans leur partition : sensibilité délicate de Claire de La Rüe du Can pour l’héroïne ; indécision douloureuse d’Anne Kessler pour la mère d’Astolphe, et celui-ci - Yoann Gasiorowski - est un jeune premier incertain. Elisa Erka en courtisane joue de sa présence sensuelle ; Christian Gonon est un serviteur fidèle, tandis qu’Alexandre Pavloff incarne ses convictions avec brio, abbé et précepteur de Gabriel. Alain Lenglet est le Prince, et Birane Ba - Antonio, ami d’Astolphe - convainc avec naturel.

Le spectacle ne peut se départir de la tristesse de cette condition de la femme qu’il est temps de reconsidérer pour son bonheur possible et que George Sand « place dans un avenir auquel (elle) croit fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des conditions meilleures, au sein d’une société plus avancée, où nos intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie… » (Lettre à Mademoiselle Leroyer De Chantepie, Notant, 28 août 1842.)

Un regard acéré, reconsidéré ces temps derniers, après deux siècles de tentatives infructueuses.

Gabriel d’après George Sand (édit. Folio Théâtre), adaptation Laurent Delvert et Aurélien Hamard-Padis, mise en scène de Laurent Delvert. Dramaturgie Aurélien Hamard-Pavis, scénographie Philippine Ordinaire, costumes Vanessa Sannino, Fanny Brouste, lumières Nathalie Perrier, son Madame Miniature. Du 21 septembre au 30 octobre 2022, mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h, au Théâtre du Vieux-Colombier 21 rue du Vieux-Colombier 75006- Paris. Tél : 01 44 58 15 15 www.comedie-francaise.fr
Crédit photo : Vincent Pontet, collection Comédie-Française.

A propos de l'auteur
Véronique Hotte

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook