Fahrenheit 451 de Ray Bradbury par Mathieu Coblentz

Une humanité éclairée par les livres, à préserver

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury par Mathieu Coblentz

Pour Mathieu Coblentz, concepteur du spectacle Fahrenheit 451, l’oeuvre imaginée par Bradbury, expose une fable déguisée en polar noir des années 1950. Après les goulags, les camps, où des hommes se transmettaient des poèmes appris par cœur, Bradbury donne à cette histoire l’ampleur d’un mythe contemporain ; celui de l’homme-livre, qui fait de sa capacité à réfléchir, distance et recul, un ultime espace de liberté et de résistance, gardant vivante la connaissance en attendant de pouvoir la restituer au monde.

Le XXè siècle et le début du XXIè ont oeuvré, malgré les victoires passées des Trente Glorieuses sur la notion de progrès - plein emploi, industrie, technologie… -, à l’étouffement du futur et à la disparition des utopies. Emprise du médium télévisuel et de tous les écrans possibles, nature méprisée et dérèglement climatique - tandis que s’installe la désolation d’une guerre en Ukraine. Un avenir inquiétant à l’étoffe inconnue - un cauchemar vivant.
Le propos de Bardbury semble se réactualiser, accusant une pertinence inouïe.

Ecrit en 1953, Fahrenheit 451 raconte l’histoire de Montag, un pompier qui n’éteint plus les incendies, mais un soldat du feu qui les provoque et les allume collectivement sans plus réfléchir. Dans un monde où chacun ne court plus qu’après son propre plaisir ou son prétendu bonheur, assisté de médicaments, de drogues, d’addictions, de violence et de perte de contrôle de soi.

Ainsi, les placards publicitaires au bord des routes ont connu une extension majeure pour que le regard attiré des automobilistes les batte de vitesse.

Enfermés dans des espaces étroits entourés de trois murs-écrans, les personnages rêvent d’un quatrième mur qui les enserrerait en même temps qu’il les livrerait au regard inquisiteur des spectateurs et auditeurs -, là serait le bonheur ou la félicité : mirages, rêves, fausses inventions.

Vivre heureux ? Ne pas penser ni réfléchir ni méditer mais consommer, ne pas être, mais avoir le sentiment d’accomplir un destin ou de se réaliser en niant autrui. L’épouse de Montag enregistre une émission quotidienne de radio dont elle se croit la maîtresse : elle n’en manipule pas moins les somnifères pour pouvoir s’endormir et se détendre enfin.

Les livres sont bannis ; pour survivre, il ne faut pas contrevenir à la loi qui interdit. Avec l’appui des « pompiers qui allument le feu », s’imposent dans la société mortifère les juges, censeurs et bourreaux de la pensée, éradiquant les livres que « personne ne lit plus » pourtant.

Montag doute, hésite et se rétracte. Il rencontre une jeune femme libre qui lui ouvre une vie autre. Le héros finit par se révolter, s’enfuit et rencontre d’autres résistants qui, pour ne pas être hors-la loi, apprennent les livres par coeur avant de les faire disparaître, devenant de fait des Hommes-Livres, « clochards au-dehors, bibliothèques au-dedans ».

Afin que s’accomplissent la transmission et la ré-appropriation d’un savoir, d’une génération à l’autre, d’un temps l’autre, d’une vie l’autre.

L’action théâtrale se réalise dans un studio d’enregistrement où Fahrenheit 451 est comme restitué à la radio, en compagnie de sept acteurs, chanteurs et musiciens qui jouent le rôle de leur personnage, et s’échangent la parole de la narration, installés à vue dans dans leur home-studio sonorisé, manipulant micros, perches, piano, console, instruments de musique.

Théâtre dans le théâtre, le champ d’exploration est jubilatoire pour les interprètes en pleine action d’enregistrement radiophonique - jeu et voyant rouge. Les mots de la fable dystopique résistent contre la saturation des images et des injonctions obligées.

Les comédiens, Florent Chapellière, Olivia Dalric, Maud Gentien, Julien Large, Laure Pagès, Florian Westerhoff, terrassés par cette situation extrême d’une société à bout de souffle ou exsangue, diffusent leur belle présence incarnée - conviction, persuasion, détermination d’un choix de vie et de raison à être.

Embarqués pour une aventure singulière et emblématique, ils apportent sur la scène ce souffle vif prometteur, attentifs à la nature verdoyante oubliée, la lune somptueuse, l’écoulement du fleuve, le chant des oiseaux. Avec Albinoni adapté pour une trompette, John Dowland à la guitare électrique, Balavoine, et des arrangements musicaux de Jo Zeugma, à la fois compositeur et interprète.

Une mise en lumière éclatante de la question de l’espace spirituel comme lieu d’aliénation ou de liberté. Ce Fahrenheit 451 ré-enchante la salle de théâtre.

Fahrenheit 451, d’après Ray Bradbury, mise en scène de Mathieu Coblentz. Interprétation, chant et musique Florent Chapellière, Olivia Dalric, Maud Gentien, Julien Large, Mathieu Coblentz (en remplacement de Laure Pagès), Florian Westerhoff, Jo Zeugma.Les 1 et 2 juin 2022 au Théâtre de Cornouaille - Scène nationale de Quimper (Finistère). Le 9 juin 2022 à La Maison du Théâtre à Brest (Finistère). Le 17 novembre 2022 à L’Espace culturel André Malraux du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). Le 19 novembre 2022 à L’Espace Culturel de Floran - L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne). Le 29 novembre 2022 au Quai 9 à Lanester (Morbihan). Le 6 avril 2023 à La Maison de la Culture de Nevers (Nièvre).
Crédit photo : Rodolphe Haustraete

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Véronique Hotte

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