La Cage aux folles au Châtelet jusqu’au 10 janvier 2026

Des folles fières

Laurent Lafitte fait un tabac en Zaza dans la flamboyante comédie musicale La Cage aux folles adaptée et mise au goût du jour par Olivier Py.

Des folles fières

« J’ai le droit d’être moi… ». La voix, bien posée, sonne haut et clair, comme un manifeste, une revendication, l’affirmation d’une identité. Zaza Napoli, le flamboyant travesti qui descend (fort bien) le grand escalier serti de lumières qui trône sur la scène du Châtelet, c’est Laurent Lafitte. On connaissait le talent au théâtre et au cinéma de l’ancien pensionnaire de la Comédie-Française mais on ignorait qu’il pouvait aussi chanter (pas mal) et danser (idem) dans un déluge de plumes et de paillettes. Renseignement pris, il a étudié la comédie musicale pendant un an à Londres du temps de sa jeunesse. Aujourd’hui, à 52 ans, il savoure la prise de risque que représente cette comédie musicale version française où numéros de claquettes et de swing frénétiques alternent avec ritournelles sirupeuses et airs de tango.

52 ans, c’est exactement l’âge de la pièce de boulevard La Cage aux folles créée à Paris par Jean Poiret (1973), lequel y jouait le rôle de Georges. Son compagnon, Albin, dit Zaza, travesti vedette du cabaret de Saint-Tropez nommé La Cage aux folles était campé par l’impayable Michel Serrault. La pièce va connaître un immense succès et de multiples avatars, et même devenir une franchise, reprise au cinéma dans le film d’Édouard Molinaro, sorti en 1978.

Mais hormis l’intrigue principale, la comédie musicale qui fait aujourd’hui le plein pour les fêtes de fin d’années au Théâtre du Châtelet a peu à voir avec cette origine. De la pièce du boulevard parisien hilarante et inoffensive, elle est devenue un musical (comédie musicale) de Broadway, porte-drapeau de la communauté gay alors naissante. Ce chef d’œuvre d’entertainment à l’américaine, créé en 1983 par Jerry Herman (le compositeur d’Hello Dolly !) pour la musique et d’Harvey Fierstein (réalisateur du film culte Torch Song Trilogy) pour le livret, a connu une grande fortune à New York et à Londres, où on la reprend encore périodiquement.

La lutte pour l’indifférence

La comédie musicale pop-rock made in Broadway posait déjà les jalons de la lutte pour la différence (et l’indifférence) des personnes que l’on nomme maintenant LGBTQ+. On y entendait la fameuse chanson « I Am What I am », devenue le tube disco de Gloria Gaynor, chanté depuis dans toutes les gayprides au monde. Et c’est sous la plume du patron du Châtelet, Olivier Py, qui a traduit, adapté et mis en scène le musical, que cette chanson est devenue « J’ai le droit d’être moi… ». Entre « je suis » et « j’ai le droit » il y un pas franchi allègrement par les militants pour le droit d’aimer au grand jour qui bon leur semble.

Au placard, les créatures folkloriques et pathétiques de Jean Poiret, vivent les folles fières de l’être ! Fières aussi de former un couple homoparental comme on le verra lors du mariage du fils de Georges avec la fille d’un homme politique d’extrême droite, nommé Édouard Dindon (!!!!). Alors que la mère biologique du jeune homme est aux abonnés absents, Zaza s’indigne de devoir se cacher et rappelle haut et fort que c’est elle qui a élevé le garçon.

Tout cela, qui n’a rien de frivole, est mis en chansons et forme un ruban de numéros de cabaret enlevés et d’airs déchirants où Albin et Georges remontent l’histoire mouvementée de leur couple qui a tenu bon contre vents et marées. Autour d’eux les Cagelles, la troupe du cabaret, sorte de chœur vibrionnant, invitent à la fête permanente. Et dans la fosse, réduite à la portion congrue vu les débordements de la scène, les neuf musiciens de l’orchestre Les Frivolités parisiennes s’en tiennent à l’accompagnement des ritournelles et aux leitmotivs formant une masse sonore moins rutilante que dans la version américaine.

Pour sa part, le chef, Christophe Grapperon, a choisi de conserver deux instruments acoustiques, le piano et l’accordéon, plus en phase avec les décors de La Cage aux folles. Le casting vocal mêle les voix du théâtre musical et de l’art lyrique, avec une prédominance de ténors, de basses et de sopranos. Quant aux ritournelles, elles évoquent la belle époque de la chanson française, avec Brel ou Barbara, grandes vedettes en leur temps du Châtelet.

Le vertige du théâtre dans le théâtre

Pour imprimer sa marque, Olivier Py ne s’est pas contenté d’accentuer le tour politique donné à la comédie, il a aussi insisté dans son adaptation sur l’envers du décor, le backstage, et sur le vertige du théâtre dans le théâtre. Ainsi le grand escalier sur la scène du Châtelet est-il aussi celui du cabaret tropézien, la Cage aux folles, où officient Zaza et ses comparses (dont on parle beaucoup mais qu’on ne voit jamais dans la pièce originale de Poiret). Dans le spectacle, grâce à une tournette efficace et spectaculaire qui permet des changements rapides de décor, on voit toutes les facettes du cabaret de Saint-Tropez : ses coulisses, ses loges, la ruelle, l’entrée du public… Sans oublier la plage où le vieux couple Albin/Georges revient toujours.

Et pour éviter le ronron du show bien huilé, Olivier Py introduit toujours un petit grain de sable qui fait que le numéro de travestis parfaitement réglé (et un rien ennuyeux) dérape et prend une tournure comique. D’ailleurs Zaza est toujours en retard et se fait perpétuellement attendre sur scène, alors qu’elle musarde dans la salle du Châtelet. Avec la part de jubilation et de cabotinage dans l’improvisation de règle depuis le duo Poiret-Serrault, Zaza, coiffée d’un invraisemblable casque à plumes, passe entre les rangs des spectateurs, charrie l’un, s’assoit sur l’autre et s’interroge sur la bosse qu’elle sent dans son pantalon : « C’est un portable ou vous êtes juste content de me voir ? » (allusion à la fameuse réplique de May West « Is it a pistol in your pocket… »). Sacré Lafitte, bête de scène et bête de salle !

Bien sûr tout n’est pas du meilleur goût dans cette Cage aux folles 2025, les rôles y sont souvent surjoués et le passage des numéros dansés et chantés aux dialogues parlés crée des ruptures de rythme et des descentes brutales. Mais il émane de la troupe une telle énergie, un tel abattage qu’elle entraine sans peine le public à reprendre en chœur le refrain final « On ne vit qu’une fois… »

Photo : Thomas Amouroux

La Cage aux folles. Musique et paroles : Jerry Herman. Livret : Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret. Traduction française et mise en scène : Olivier Py. Avec Laurent Lafittte, Damien Bigourdan, Emeric Payet, Harold Simon, Gilles Vajou, Emeline Bayart, Lara Neumann. Direction musicale : Christophe Grapperon / Stéphane Petitjean. Décors et Costumes : Pierre-André Weitz ; chorégraphie : Ivo Bauchiero ; chorégraphie (claquettes) : Aurélien Lehmann ; lumières : Bertrand Killy ; sound design : Unisson Design. Théâtre du Châtelet, jusqu’au 10 janvier 2026.

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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