Demain il fera jour de Henry de Montherlant
Pour l’amour d’un fils

Créé au festival de Figeac, le nouveau spectacle de Michel Fau s’est installé dans un théâtre privé parisien, l’Œuvre, où il est, esthétiquement, en harmonie avec ce lieu patiné par le temps. Le décor de Bernard Fau, avec ses lignes horizontales et ses tiges torsadées, fait années 30 et la pièce elle-même, si elle fut créée en 1949, est vraiment d’un autre siècle ! Il s’agit d’une œuvre oubliée de Montherlant, Demain il fera jour. L’auteur de La Reine morte développait là sa veine politique, loin de l’inspiration historique qui lui valut ses plus grands succès (à l’exception de La Ville dont le prince est un enfant, texte brûlant sur la morale, la sexualité et l’éducation). Là, nous sommes en 1944, en un moment où la défaite de l’Allemagne est perceptible et même ne fait plus de doute pour les observateurs les plus avisés. C’est le cas du personnage principal, un avocat à la personnalité ambiguë, Georges Carrion, qui a été un peu collaborateur (il a défendu un accusé allemand) et blanchit son image trouble en préparant sa nouvelle carrière dans une France en train de changer du tout au tout.
Le trio du père, de la mère et du fils
Le drame ne porte pas seulement sur cette personnalité louvoyante, mais sur les relations de ce roi du barreau avec les deux autres protagonistes : sa femme, ou plutôt celle qui aurait pu être son épouse et dont il est séparé tout en étant resté très attaché à elle, et leur fils, un jeune homme qui a l’étrange idée de vouloir rejoindre la Résistance au moment où prendre des risques est héroïque mais sans nécessité, puisque les dés sont jetés – les Nazis sont entrés dans la spirale de la défaite. D’un côté, le père est froid, sans beaucoup d’amour, mais affolé par l’audace dont son fils, son héritier pourrait faire preuve. De l’autre, la mère aime viscéralement son fils, quoi qu’il fasse, quel qu’il soit. Entre eux, le fils est juste un passant, charmant, que le père veut éloigner de l’action et que la mère encourage en tout point. C’est en lui, le fils, ques’incarnera la tragédie.
Demain il fera jour s’avère un texte trop mince et parfois obscur, car il s’agit d’une suite à Fils de personne que le spectateur peut ne pas avoir à l’esprit. En matière de charge politique, Marcel Aymé, dont on vient de revoir La Tête des autres, c’est autre chose. C’est cinglant, alors que Montherlant est – dans ce texte - démonstratif et mélodramatique. Il reste un grand écrivain quand il met face à face l’impossibilité d’aimer vraiment (c’est le cas du père) et la volonté d’aimer à tout prix (elle anime la mère toute entière). Mais cela ne suffit pas à faire d’une œuvre mineure un drame majeur. Michel Fau, en tant que metteur en scène, fait jouer les orgues du passionnel : jeu expressionniste (jusqu’au maquillage blafard) de lui-même dans le rôle de l’avocat, jeu montant jusqu’au cri de Léa Drucker qui assure le rôle de la mère. Pour le jeune homme interprété par Loïc Mobihan, il y peu de choses à dire : il joue ces courtes apparitions avec délicatesse. Dans tout ce lot, c’est la prestation de Michel Fau qu’on préfère, toujours à la frontière de l’emphase et de la dérision, d’un baroque extrêmement tenu.
Dans les textes que contient l’excellent programme du théâtre de l’Œuvre, Montherlant s’auto-congratule de son courage et condamne les petitesses des écrivains de l’époque. Il a confondu la force d’un brûlot – réel à l’époque – avec la puissance d’une écriture – qui, en réalité, n’est souvent, dans ce cas, que l’écume de débats schématiques. Aujourd’hui, c’est Michel Fau qui a du courage, et de la puissance, mais au profit de la réhabilitation d’une oeuvre qui ne passionne sans doute que les amateurs de curiosités.
Demain il fera jour de Henry de Montherlant, mise en scène de Mchel Fau, décor de Bernard Fau, costumes de David Belugou, lumières d’Alban Rouge, maquillage de Pascale Fay, avec Léa Drucker, Michel Fau, Loïc Morbihan, Roman Girelli. Théâtre de l’Œuvre, tél. : 01 44 53 88 88. (Durée : 1 h 35).



