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Cortot, une réouverture en fanfare et en chaussons...

par Hélène Pierrakos

7e saison pour le Centre de Musique de chambre de Paris dirigé par Jérôme Pernoo.

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« RICHE, ENJOUÉE ET INVENTIVE », c’est la formule par laquelle le violoncelliste Jérôme Pernoo résume l’esprit de la série de concerts de musique de chambre qu’il a créée à la Salle Cortot et qui a déjà connu six saisons consécutives. Mais comme la pandémie a brutalement interrompu l’aventure, elle reprenait le 18 novembre avec toujours le principe simple mais très bienvenu d’une division de la soirée en deux temps : une œuvre de musique de chambre donnée dans son intégralité à 19h30, puis un concert-spectacle à 21h, proposant une mise en scène et en perspective toujours très originale d’œuvres du répertoire chambriste, par des musiciens qui se font aussi acteurs, évoluant sur scène en jouant de leur instrument (puisqu’ils jouent par cœur, ce qui ne va pas de soi en musique de chambre) et dessinant de façon très créative les contours d’un style, d’une époque, d’un compositeur.

Une saison 2021-2022 en forme de concerto
Cette saison de réouverture post-covid se présente, dit encore Jérôme Pernood, sous la forme d’un « concerto »,, dont le 1er mouvement (novembre 2021) renouvelle l’invitation faite à l’excellent Trio Sora pour une intégrale des Trios avec piano de Beethoven. Le second temps de ces soirées de haut vol, intitulé « Proust en Chausson(s) » invite à (re)découvrir les extraits d’À la recherche du temps perdu, où Proust réfléchit sur le pouvoir de la musique, en les mettant en relation avec le beau Concert op. 21 d’Ernest Chausson pour violon, piano et quatuor à cordes, ce disciple de César Franck et contemporain de Proust, qui aurait pu être le modèle de la fameuse Sonate de Vinteuil et sa célèbre « petite phrase »… En décembre 21, ce sera Le Carnaval des Animaux (Préhistoriques) avec bien sûr le Carnaval des animaux de Saint-Saëns assorti des textes de Francis Blanche, couplé avec une œuvre de Guillaume Connesson, « Jurassic Trip ».

Le 2e mouvement (janvier et février 2022) proposera un « single » à 19h30 consacré aux lieder de Clara et Robert Schumann, pour enchaîner à 21h sur le concert-spectacle « C’est la faute à Werther », autour du Quatuor op. 60 de Brahms… Et le dernier mouvement de ce concerto qui couvre toute la saison (mars et avril 2022) verra l’ouverture à la musique ancienne, ainsi qu’aux Métamorphoses pour cordes de Richard Strauss.

Les enchantements du Trio Sora
La soirée inaugurale du 18 novembre nous a enchantés, aussi bien par le plaisir tant attendu de nous retrouver dans cette salle à la fois austère et chaleureuse, enveloppante et incitant à un silence partagé qu’est Cortot, que par l’originalité des œuvres programmées et l’extrême qualité des interprètes. Avec le Trio en mi bémol majeur op. 1 N° 1 de Beethoven, c’est tout un monde de vitalité, d’énergie concentrée, de virtuosité spectaculaire mais non superficielle, d’humour et de tension dramatique qui éclate au grand jour. Le Trio Sora partage sa jubilation instrumentale avec un public visiblement captivé. Le véritable « Konzertmeister » de ce répertoire, c’est le piano, redoutable de pyrotechnie digitale, mais que Pauline Chenais, pianiste du Trio Sora, met en scène et en valeur avec une finesse et une subtilité tout à fait remarquables. Se jouant avec brio des séquences les plus étourdissantes, elle joue pour nous comme si elle découvrait, en direct, toute l’invention beethovénienne, et ses partenaires, Amanda Favier au violon et Angèle Legasa au violoncelle lui font écho avec une égale et lumineuse éloquence. Le Trio Sora (qui publie chez Naïve un triple CD consacré aux Trios avec piano de Beethoven) jouera, sur neuf soirées, l’intégrale des Trios avec piano de Beethoven - dont certains plusieurs fois puisqu’ils ne sont que sept…

Chausson retrouvé…
Le concert-spectacle qui suivait a été pour moi un moment d’anthologie, par la finesse du montage théâtral de cette séquence d’une heure : un comédien de grande qualité, Léo Doumène, jouant le rôle du narrateur (tour à tour Marcel Proust, Madame Verdurin, etc.), six musiciens d’excellence engagés de façon si intense et profonde dans leurs interventions musicales, tour à tour flamboyantes, rêveuses, mélancoliques, impressionnistes, que l’auditeur ne peut que se laisser porter par ce qui est conté là (entrecoupé de séquences spirituelles par Jérôme Pernoo lui-même, à l’avant-scène…) : comment advient l’émotion musicale ? Quelle en est la source, le chemin, le pouvoir de disparition et de réapparition ?

On considère généralement la Sonate pour piano et violon de Franck comme la source d’inspiration de la Sonate de Vinteuil, évoquée par Proust dans La Recherche. Ici, nos musiciens ont voulu que ce soit le Concert de Chausson, et cela fonctionne merveilleusement… Les six musiciens qui interprètent en pièces détachées le Concert op. 21 de Chausson sont tous remarquables d’engagement émotionnel et de finesse : le violon solo de Ryo Kojima et le piano de Kojiro Okada sont de véritables ouvertures au rêve et leurs quatre partenaires (Luka Ispir, Anna-li Hardel, violons ; Paul Zientara, alto ; Léo Guiguen, violoncelle) évoluent avec aisance sur la scène de Cortot devenue pour un soir salon des Verdurin, cabinet de travail de Proust, atelier d’Ernest Chausson, salle de répétition d’une œuvre « in progress » aussi bien que lieu d’exposition d’une réflexion esthétique exceptionnelle. Le tout sans affèterie ni dogmatisme. Jérôme Pernoo en personne est le maître d’œuvre de la mise en espace et le concepteur du spectacle, aidé par la belle réalisation dramaturgique de Marianne Bécache et la scénographie de Camille Dugas. Courez-y tant qu’il est encore temps !

Les jeudis, vendredis et samedis jusqu’au 4 décembre.

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