Roma de Massenet au Théâtre des Champs-Élysées le 28 septembre

Beau comme l’antique

La tragédie antique ne sied pas exactement à l’auteur de Manon, mais une distribution bien choisie rend justice à la partition de Roma.

Beau comme l'antique

IL FAUT SAVOIR GRÉ AU THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES de nous proposer, outre le retour aux œuvres les plus célèbres de Massenet (Werther, évidemment), la possibilité de découvrir des partitions méconnues d’un compositeur dont une biennale, jadis, donna la mesure de sa fécondité. On pense à Grisélidis, par exemple, révélé avec la complicité du Palazzetto Bru Zane. C’est de nouveau le Palazzetto qui a eu l’idée de ressusciter Roma*, opéra composé en 1909 sur un livret inspiré à Henri Cain par la tragédie Rome vaincue (1876) d’Alexandre Parodi. L’intrigue, qui rappelle en partie celle de Norma ou de La Vestale, raconte l’histoire de Fausta qui, ayant renoncé à sa virginité, a laissé s’éteindre le feu sacré du temple de Vesta et causé la défaite des Romains face aux Carthaginois d’Hannibal. Condamnée à être emmurée vivante, elle est finalement poignardée par sa grand-mère Posthumia, qui n’a pas réussi à convaincre les autorités romaines de lui sauver la vie.

Massenet avait un instant songé intituler son opéra Vesta : ce choix n’aurait pas été mauvais car le titre définitif pourrait laisser entendre que Roma est une fresque sur l’histoire de Rome, ou son destin, ou son devenir, alors que l’ouvrage ne repose que sur un épisode de l’aventure romaine. On s’étonne par ailleurs que le librettiste, lui, dans un contexte de paganisme, évoque « du ciel la clémence infinie » ou « l’Éternel ». Et l’hymne à Vesta, au cinquième acte, ressemblerait presque à un cantique ! Mais nous sommes à l’opéra, où tout est permis.

« Grisélidis reste au milieu du chemin, entre grandiloquence et bouffonnerie appliquée », avions-nous conclu. On pourrait en dire autant de Roma, toutes choses égales par ailleurs, qui de nouveau juxtapose les genres sans parvenir à les mêler : l’ouverture et le premier acte sont uniformément martiaux, l’acte II est intime, le troisième sentimental, les deux derniers tragiques. Ce sont d’ailleurs les plus passionnants, car ils mettent en scène Posthumia, ici incarnée par Julie Robard-Gendre, qui malgré les conditions d’une version de concert, donne la vie avec feu et d’âpres accents au désespoir et aux supplications de la grand-mère aveugle de Vesta.

Gaulois retors

L’œuvre a été créée le 17 février 1912 à l’Opéra de Monte-Carlo (et reprise en avril à Paris, quelques semaines avant la mort du compositeur). On ne s’étonnera pas que ce soit l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo qui la défende à Paris, deux jours après l’avoir interprétée au Grimaldi Forum de la principauté. Il le fait avec détermination, sous la baguette énergique de Diego Ceretta, même si la conception de l’œuvre et l’orchestration de Massenet ne donnent pas aux différents pupitres l’occasion de montrer leur savoir-faire. Il y a bien ici et là quelques couleurs instrumentales, un prélude pour flûte et harpes au début du III, une clarinette basse pour figurer le tombeau, mais c’est peu.

Le plateau vocal favorise les voix sombres : celle du chaleureux Tassis Christoyannis dans le rôle du sénateur Fabius, partagé entre son désir de pardonner à Fausta et la loi romaine ; celle, monumentale, de Patrick Bolleire, l’implacable pontife Lucius ; celle de Jérôme Boutillier, qui incarne avec gourmandise trois personnages dont l’opportuniste Gaulois Vestapor, qui se frotte les mains à l’idée de la défaite de Rome. Hélène Carpentier chante avec sensibilité le rêve de Junia, Aliénor Feix (La Grande Vestale) et Clémence Tilquin (Galla) interviennent brièvement mais avec l’aplomb qui convient. Quant à Fausta, c’est Rachel Willis-Sørensen**, qui attend longtemps avant d’avoir la parole mais donne en une seconde à Roma une dimension lyrique, comme si tout à coup Massenet se souvenait qu’il est l’auteur de Manon et de Werther. La diction assurée, la voix généreuse, Rachel Willis-Sørensen souffre d’avoir à ses côtés un Lentulus peu nuancé en la personne de Jean-François Borras, qui donne l’impression de découvrir la partition. On a presque l’impression que Fausta, dans leur duo du III, veut s’échapper de l’amour de Lentulus !

Massenet a confié un rôle important au chœur : il s’agit ici du Chœur de Radio France qui, une fois de plus, grâce au travail à long terme entrepris par Lionel Sow, a tout pour nous convaincre, dans les tutti les plus monumentaux comme dans les instants de prière ou dans ces moments où les voix du chœur, éparpillées en petits groupes, confient les sentiments apeurés ou contradictoires de la foule.

Illustrations : Patrick Bolleire, Tassis Christoyannis, Diego Ceretta (de dos) ; Julie Robard-Gendre ; Jérôme Boutillier. Photos OPMC/Alice Blangero.

Massenet : Roma. Avec Rachel Willis-Sørensen (Fausta), Jean-François Borras (Lentulus), Julie Robard-Gendre (Posthumia), Tassis Christoyannis (Fabius Maximus), Patrick Bolleire (Lucius Cornelius), Jérôme Boutillier (Vestapor, Caïus, Un vieillard), Hélène Carpentier (Junia), Aliénor Feix (La Grande Vestale), Clémence Tilquin (Galla) ; Chœur de Radio France (dir. Lionel Sow), Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, dir. Diego Ceretta. Théâtre des Champs-Élysées, 28 septembre 2026.
Diffusion sur France Musique : le samedi 17 octobre à 20h.
* Roma a été enregistré et sera publié la saison prochaine dans la collection « Opéra français » du label Bru Zane.
** Rachel Willis-Sorensen chantera au Théâtre des Champs-Élysées le jeudi 1er octobre dans la Symphonie n° 3 « Kaddish » de Leonard Berstein en compagnie de l’orchestre Les Siècles.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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