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Critiques / Théâtre

Après Jean-Luc Godard, je me laisse envahir par le Vietnam d’Eddy D’aranjo

par Véronique Hotte

Quand le théâtre interroge le cinéma

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Après Jean-Luc Godard, je me laisse envahir par le Vietnam d’Eddy D’aranjo, titre énigmatique repris des expressions sibyllines du grand maître du cinéma, se prétend une conversation avec lui.

Le spectacle est composite - fragmentation et éclat -, articulé sur deux séquences d’une théâtralité qui diffère, pour regarder ce qui est en train de disparaître - territoire du deuil et de la mélancolie.

Le prologue sur le devant de scène, articulé par la scénographe et costumière Clémence Delille et Edith Biscaro, collaboratrice technique, caméra au poing, est plutôt réussi - joli visage naturel filmé, et simple présentation du processus de création en cours : Nous sommes aussi les autrices.

Et il est vrai que Jean-Luc Godard a bouleversé les codes narratifs, en montrant et exposant une jeunesse, en célébrant le naturel de sa façon d’être, de bouger, parler, alors absente des écrans.

Eddy D’aranjo saisit avec justesse cette posture émancipée, libre et dégagée à la Godard - l’intensité de présences qui se côtoient sur le plateau et se confient les unes aux autres, dans les propos du premier volet du spectacle, Pleurer Jeannot. Fiction familiale - mélodrame et théâtre de parole -, qui réunit des jeunes gens autour d’un ancien qui se délite - parler vrai comme on respire.

Le vieux porte un masque de vieillissement facial tandis que le corps est celui d’un jeune homme, mais il pourrait évoquer aussi la maigreur du grand âge : ce corps et cet être sont appelés à disparaître, en reprenant l’expression du titre du second volet, Un spectacle en train de disparaître.

Or, avant de partir définitivement du monde des vivants, alors qu’enfants ou bien neveux ou jeunes amis et compagnons, sont réunis auprès du défunt à venir, celui-ci, tenace et vivace encore, n’en subit pas moins l’humiliation et la honte de celui qui essuie, malgré lui, la dégradation corporelle.

Le voilà - vois là spectateur, est-il sous entendu, à la manière ludique de Godard - nu sur la scène et debout, impassible, souillé par ses propres excréments, absent à lui-même ou bien au choix, conscient douloureux de son état. Les autres, autour de lui, s’empressent pour le laver, et le revêtir d’une tenue propre - rappel de pyjama rayé ou bien tenue à triste mémoire de prisonnier de camp.

La scène qui se veut subversive par son impudeur est longue, et difficile à soutenir sereinement. La complaisance est grande à ainsi mettre à nu les faillites et les manquements d’un corps fragile.

Pourquoi déstabilise-t-on le public ? Qu’apprend-on ? Que nous sommes tous redevables de nos proches, plus jeunes et attentifs, qui font acte de bienveillance - solidarité, écoute, sentiment et amour - dans l’accompagnement des moribonds. C’est le moins qui puisse être fait pour nos êtres chers qui s’en vont un jour de leur côté : souffrance et sentiment de la perte pour celui qui reste.

Et tous, à ses pieds, de laver le vieux Jeannot - rappel du lavement des pieds par le Christ, cérémonie rituelle du Jeudi Saint et sacrement de l’Eglise catholique, serviettes et soins portés. Rappel de tous les disparus de l’Histoire indigne, les fantômes des camps lugubres d’Auschwitz que tous les hommes et femmes sont réduits à être, au détour de leur appropriation par la Mort.

Le cinéma de Godard, tel le théâtre, est « minoritaire », il se pose en espace contestataire - contre-réel, refus, lutte, signe de désespoir dans le monde sensible et symbolique de l’industrie culturelle.

Le second volet Un spectacle en train de disparaître est une performance - présent de la salle et adresse au public. Proche du récit et de la tradition documentaire, la séquence fraie avec l’Histoire et l’expérience moderne de la violence radicale - le pouvoir des images et de la représentation.

Dans la seconde partie de sa carrière, Godard crée un cinéma politique. Comment cet héritage artistique se traduit-il au théâtre ? Rupture et liberté que le jeune metteur en scène ressaisit.

Un spectacle en train de disparaître est co-écrit avec Volodia Piotrovitch d’Orlik - rôle de Jeannot puis de lui-même – qui se présente pour « performer » le docu : un récit historique et politique, explorant le deuil et la mémoire à travers l’expérience collective du XXe siècle, à partir de quatre photos prises clandestinement à Auschwitz par un homme d’un Sonderkommando en août 1944.

Le comédien, caché derrière un châssis que l’on perçoit au loin, assis à sa table face caméra, propose à l’écran son visage sur-dimensionné qui raconte, explique, commente ces photos, entre conjectures et doutes, leur donnant sens, remontant à leur prise possible inouïe, quand le cinéma ne l’a pas fait, faute éthique selon Godard : « Le cinéma est mort » ou « La mort du cinéma ».
Jean-Luc Godard est la figure de « l’auteur », en même temps qu’il n’a cessé, au cours des décennies, de mettre en cause l’évidence de cette notion − de l’expérience collective de Dziga Vertov après mai 68 [Collectif cinématographique fondé avec Jean-Pierre Gorin de 1968 à 1972], jusqu’aux Histoire(s) du cinéma et au Livre d’image, des films faits des images des autres - jusqu’au noir complet, sans images, soutenu par la célèbre voix off du Narrateur tout-puissant.

Confronter les méthodes et les points de vue, le débat est pertinent, entre jeunes gens d’un côté, avides de connaissances et d’émotions, et cadors, public académique, qu’on désire offusquer à travers une image triviale - la fabrication d’une bonne conscience montrant l’innommable scénique.
Or, la dérision, l’humour et la distance d’Eddy D’aranjo sont présents aussi sur le plateau scénique, ne serait-ce que la figure de Jeannot qui accentue sa respiration difficile sous le masque - on entend la voix smoky et rocailleuse de Godard, interviewé et filmé par la radio-télévision, médium voué aux gémonies quand un caméraman le filme avec insistance : des détails qui tuent le cinéma.
C’est lui, la figure du nonagénaire, bien qu’on ait précisé l’inverse, même si le discours est le sien, créateur d’un cinéma contestataire à la fois politique, éthique et esthétique, que les jeunes gens admirent et veulent suivre - un moteur d’inspiration à développement durable. Et c’est tant mieux. Le public est ainsi convié à aller découvrir et regarder de plus près le cinéma de Jean-Luc Godard.

Majda Abdelmalek, Nans Merieux, Bertrand de Roffignac, Léa Sery sont des acteurs lumineux de sincérité, les servants tendres et caressants d’un tyran malgré lui, Jeannot l’aimé, joué par le narrateur Volodia Piotrovitch d’Orlik, un rien donneur innocent de leçon, même s’il s’en défend.

Après Jean-Luc Godard, je me laisse envahir par le Vietnam, texte et mise en scène Eddy D’aranjo, metteur en scène associé au Théâtre national de Strasbourg. Avec Majda Abdelmalek, Nans Merieux, Volodia Piotrovitch d’Orlik, Bertrand de Roffignac, Léa Sery, Clémence Delille et Edith Biscaro. Scénographie et costumes Clémence Delille, création lumière Anne-Sophie Mage, création sonore Saoussen Tatah, création vidéo Typhaine Steiner.
Du 22 février au 2 mars 2022, à 20h, sauf le 26 février à 16h, au Théâtre national de Strasbourg, 1 rue de la Marseillaise 67000 - Strasbourg. Tél : 03 88 24 88 24 | tns.fr Du 10 au 20 mars 2022 à La Commune-CDN Aubervilliers 2, rue Edouard Poisson 93300 -Aubervilliers. Du 4 au 19 avril 2022 au Théâtre de la Cité Internationale 17 bd Jourdan - Paris.
Crédit photo : Willy Vainqueur

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