Blind Runner d’Amir Reza Koohestani au Théâtre de la Bastille.

Fulgurance et radicalité d’un théâtre politique rare.

Blind Runner d'Amir Reza Koohestani au Théâtre de la Bastille.

Blind Runner lie les destins de trois êtres - un homme et deux femmes - en Iran aujourd’hui. Une jeune femme aveugle depuis une balle tirée lors d’une manifestation, qui veut fuir son pays et rejoindre le Royaume-Uni. Pour franchir de nuit les 27 km du tunnel sous la Manche, elle court et s’entraîne ardemment, rencontrant un couple dont la femme, journaliste, est prisonnière politique.

Malgré la prison, ce couple trouve aussi dans la course un moyen de maintenir le lien, de part et d’autre du mur qui les sépare. De ce chassé-croisé à trois voix, où la vidéo démultiplie les possibilités de la scène, apparaît une approche sensible de la société iranienne actuelle, tout en laissant aux spectateurs leur liberté de création, d’interprétation et de ressenti- ici et maintenant.

L’auteur et metteur en scène Amir Reza Koohestani raconte : en Iran, en 2009, après l’érosion du mouvement d’émancipation, quand le Gouvernement a répondu aux manifestants par des balles réelles, les manifestants, impuissants à changer le système politique du pays, sont rentrés, privés d’agissements, Or, le dramaturge a commencé à courir : « Courir était une alternative aux manifestations qui n’avaient plus lieu, et à la liberté qui nous avait quittés pour la énième fois ».

La décision est soudaine, improvisée, sans entraîneur, revenant à courir sur la route pour se donner l’impression ou l’illusion d’une libération non atteinte ; l’objectif n’étant pas de se déplacer physiquement mais d’expérimenter la liberté que l’on se concède ou concédée. Après la déception de la non-révolution, c’est une façon d’éprouver son corps, de le tourmenter puisqu’on est en vie.

Après l’observation de photos de coureurs aux Jeux Paralympiques de Tokyo, le concepteur en remarque le guide. Quand l’un des coureurs est aveugle, deux corps courent, athlètes à la main liée à celle de l’autre, l’un les yeux bandés et l’autre, grand ouverts, courant de toutes leurs forces. La course à pied dans ces conditions propose une image de liberté non solitaire, mais collective.

Soit disputer une épreuve de course, participer à une épreuve de vitesse avec ardeur et empressement : « Achille va combattre, et triomphe en courant… » (Racine, Iphigénie)

En 2022, Niloofar Hamedi est la première journaliste à rapporter l’hospitalisation et la mort de Masha Amini des suites d’un passage à tabac par des agents de la police des moeurs. Ce reportage déclenche le soulèvement social « Femme, Vie, Liberté », et quelques jours après le reportage publié, Niloofar Hamedi est arrêtée à son tour : elle est toujours en prison, sans procès.

Elle et son mari - marathonien par ailleurs - ont lancé diverses campagnes pour faire entendre la voix des prisonniers politiques - non seulement la course de la prisonnière à l’intérieur de la prison, mais encore les courses extérieures organisées par le mari pour la libération de celle-ci.

De son côté, Zia Nabawi, prisonnier politique durant huit ans dans une geôle islamique, a rédigé un mémoire de maîtrise, La Phénoménologie de l’expérience carcérale. Les approches de la prison dans les médias - « de position » et d’opposition - sont aveugles à l’expérience carcérale.
Seuls sont évoqués dans l’opinion publique, les thèmes de réhabilitation, de punition ou de torture et de répression, alors que la vie en prison existe aussi, différente, ce dont parle Blind Runner.

Pour le metteur en scène Amir Reza Koohestani, « les émigrants fuient soit des dictateurs - marionnettes de puissances mondiales -, soit la pauvreté, résultat de siècles de pillage de leurs biens par des puissances coloniales. Néanmoins, les Européens, protégeant leur confort, n’assument pas leurs responsabilités, repoussant souvent les immigrants loin de leurs terres.`

Voilà pourquoi les émigrant n’ont pas d’autre option que de s’engager sur des routes périlleuses, telle que la traversée du tunnel sous la Manche dans lequel passe toutes les quelques heures un train à grande vitesse qui roule à 160 km/h. S’ils ne réussissent à parcourir la distance de 38 kim avant le passage du TGV Paris-Londres, ne reste d’eux qu’une tache de sang sur les murs.

Les deux interprètes sur le plateau qu’encadrent leurs images répétées selon des dimensions et des positions diverses, seuls chacun de leur côté ou bien réunis en duo ou bien en couple. Avant le début de la représentation, on les voit sur le plateau mimer la course, soulevant la jambe puis l’abaissant, reposant le pied dans une marche sportive et allègre - robots, pantins, marionnettes. Or, ils respirent la vie - tension, impulsion, rythme soutenu alternant avec quelques pauses.
Les interlocuteurs échangent en farsi, parlant de celle qui est absente, la prisonnière ou l’épouse.

Avec rigueur, ils conversent dignement et s’interrogent l’un l’autre : les spectateurs sont à l’écoute, tétanisés et figés par l’engagement vrai et tiré au cordeau de ces enjeux existentiels et de survie.

Fulgurance théâtrale dont les enjeux humanistes et politiques invitent à la remise en question.

Blind Runner, texte et mise en scène de Amir Reza Koohestani (Mehr Theatre Group) - spectacle en persan sur-titré en français, dramaturgie Samaneh Ahmadian, lumières et scénographie Eric Soyer, vidéo Yasi Moradi et Benjamin Krieg, musique Philip Hohenwarter et Matthias Peyker, costumes Negar Nobakht Foghani, traduction française et adaptation sur- titrage Massoumeh Lahidji. Avec Ainaz Azarhoush et Mohammad Reza Hosseinzadeh. Du 9 au 20 octobre à 20h, samedi à 18h, relâche dimanche, au Théâtre de la Bastille 76, rue de la Roquette 75011 - Paris. Tél : 01 43 57 42 14, www.theatre-bastille.com
Crédit photo : Benjamin Krieg

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Véronique Hotte

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