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Critiques / Opéra & Classique

YVONNE, PRINCESSE DE BOURGOGNE de Philippe Boesmans

par Caroline Alexander

Une sublime métamorphose de la laideur

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La création d’un nouvel opéra fait toujours l’événement. Celle du dernier ouvrage de Philippe Boesmans, auteur de quelques mémorables réussites, était attendue comme le Messie. Il n’a pas déçu et même s’il n’a pas apporté la paix dans le monde, du moins son Yvonne princesse de Bourgogne a-t-elle apporté la paix à l’Opéra National de Paris qui lui en avait passé commande : l’accueil du public et des professionnels au Palais Garnier fut pour une fois unanime. Ce samedi 24 janvier 2009, ils savaient qu’ils assistaient à la naissance d’une grande œuvre ! La musique de notre temps au service d’une histoire intemporelle.

Dans le huis clos de la musique dite contemporaine et plus particulièrement celui de l’opéra, le belge Philippe Boesmans est un cas à part. Son premier opus lyrique, La Passion de Gilles, fut créé à la Monnaie de Bruxelles en 1983 à la demande de Gérard Mortier qui en était alors le directeur. Après ce ballon d’essai accueilli mi-figue mi raisin, le musicien désormais installé « en résidence » dans la maison d’opéra bruxelloise (il le restera jusqu’en 2007), allait, d’opéra en opéra, voler de succès en succès. Reigen/La Ronde d’après Schnitzler, Wintermärschen/Un conte d’hiver d’après Shakespeare, Julie d’après Mademoiselle Julie de Strindberg firent le tour des grandes scènes européennes et continuent de nourrir de nombreux programmes.

Trois mises en musique de pièces de théâtre, trois collaborations serrées avec le metteur en scène Luc Bondy, à la fois sur l’écriture des livrets et les réalisations scéniques. Quand le même Gérard Mortier, qui a la fidélité chevillée au corps, prit la tête de l’Opéra National de Paris, il passa une nouvelle commande à son talentueux compatriote. Cette fois en coproduction avec les Wiener Festwochen, le festival viennois que préside Luc Bondy et, bien entendu, la Monnaie de Bruxelles.

Sujet trouble, oeuvre troublante

L’auteur de base cette fois est le romancier et dramaturge Witold Gombrowicz (1904-1969) dont Yvonne princesse de Bourgogne, sa première pièce, secoua bien des imaginaires quand elle fut créée en France par Jorge Lavelli en 1965. Sujet trouble, œuvre troublante, la pièce est régulièrement reprise et montée en France par des metteurs en scène de renom (Jacques Rosner, Philippe Adrien, Yves Beaunesne).

Dans un royaume aussi chimérique que la Pologne du père Ubu, le prince Philippe, fils du roi Ignace, aime jouer les provocateurs et défier les bonnes manières de la cour. Ainsi, il croise en promenade une laideron à ce point repoussante qu’elle provoque sur son passage ricanements et lazzis de toutes sortes, il décide aussitôt de l’épouser. On croit à une bonne blague mais le fanfaron princier veut pousser jusqu’au bout sa facétie d’enfant gâté. Yvonne, la molle, l’apathique, la muette, est installée au palais et sa présence insolite, le rayonnement hors norme qui se dégage de son regard et de son corps, renvoie chacun et chacune à ses frustrations les plus inavouées. Il ne restera dès lors qu’à trouver la recette du crime parfait de s’en débarrasser…

En ricochets sur les hoquets

Concentré sur l’essentiel, le livret de Luc Bondy est d’une totale fidélité au texte original de Gombrowicz, tous les personnages sont présents jusqu’au valet qui se fait renvoyer à chaque apparition et qui ne dit pas un mot. La musique de Boesmans accompagne, rehausse, commente, aigrelette par-ci, guillerette par-là, toujours en situation, avec des envolées sèches de pur sérialisme et des retombées quasi romantiques, jusqu’au silence en écho, si l’on peut dire, à la hargne engendrée par le mutisme de l’héroïne. Pathétique quand l’Innocent clame son amour pour la disgracieuse fiancée princière, en bulles sombre pour faire crépiter les crises de fou rire, en ricochet sur les hoquets de la reine, en plénitude pour la grande aria de celle-ci au troisième acte, véritable numéro de voltige où les aigus et les graves font des montagnes russes avec secousses. Ce dont Mireille Delunsch, blonde souveraine en bigoudis, s’acquitte avec autant de punch que d’humour.

Une musique savante étrangement familière

Boesmans compose une musique savante étrangement familière. Il ne cite aucun de ses aînés mais en est imprégné. On peut y décrypter des résonances à la Richard Strauss, des réminiscences de Berg, des respirations de Janacek. Ceux-là et quelques autres ont manifestement mis son inspiration en appétit, mais il les a digérés, accommodés, ressuscités dans un langage qui n’appartient qu’à lui, ludique et virtuose, empreint à la fois de bonhomie, d’humour et de chaleur humaine.

La mise en scène de Bondy traque les personnages jusque dans leurs secrets, Ignace le roi bling-bling en survêtement de cuir rouge ou pantoufles dorées fait la roue pour faire jeune et branché (Paul Gay baryton dandy parfait de suffisance) le prince, jeune roquet dépassé par les événements qu’il déclenche (Yann Beuron le poil en bataille, le jeu fou fou et la voix toujours admirablement projetée), le chambellan sentencieux de Victor von Halem, l’Innocent déchirant de Guillaume Antoine. Et, menant tout ce petit monde surfait par la force de son inertie, la comédienne allemande Dörté Lyssewski, regard vide, corps désarticulé, démarche claudicante les pieds en dedans, prodigieusement magnétique.

Les hauts murs chers au décorateur Richard Peduzzi enferment cette cour des miracles bon chic bon genre entre baie vitrée, volée d’escalier et cloisons capitonnées, les coiffures en tourelles et les costumes hilarants de Milena Canonero, les lumières de Dominique Bruguière : tout est pesé et soupesé, tiré au cordeau, pour la plus grande réjouissance de l’œil. Et pour l’oreille les musiciens du Klangforum de Vienne, aguerris aux musiques d’aujourd’hui, répondent à la précision quasi chirurgicale des battues de Sylvain Cambreling, l’homme qui suit la carrière de Philippe Boesmans depuis ses premières portées.

A signaler, le passage à l’amphithéâtre Bastille, pour trois représentations, de Reigen/La Ronde, dans la version de chambre pour 22 instruments orchestrée par Fabrizio Cassol. Une production des Hollandais de l’Opera Studio Nederland, mise en scène par Harry Kupfer et dirigée par Winfried Maczewski.

Yvonne, princesse de Bourgogne de Philippe Boesmans, livret de Luc Bondy et Marie-Louise Bischofsberger, d’après Witold Gombrowicz. Orchestre du Klangforum Wien, direction Sylvain Cambreling, ensemble Les jeunes Solistes, direction Rachid Safir, mise en scène Luc Bondy, décors Richard Peduzzi, costumes Milena Canonero, lumières Dominique Bruguière. Avec Dörte Lyssewski, Yann Beuron, Paul Gay, Mireille Delunsch, Victor von Halem, Hannah Esther Minutillo, Guillaume Antoine, Jason Bridges, Jean-Luc Ballestra.

Opéra National de Paris, palais Garnier, les 24, 28, 30, janvier, 3, 5 février à 19h30, les 1er et 8 février à 14h30.

Reigen/La Ronde de Philippe Boesmans - Amphithéâtre Bastille, les 17, 18, 19 février à 20h

08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr

Crédit Photo : Ruth Walz

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