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Critiques / Opéra & Classique

Wozzeck d’Alban Berg d’après Woyzeck de Georg Büchner

par Caroline Alexander

La solitude dans l’indifférence du monde

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Wozzeck, graine de soldat corvéable à merci, pauvre d’entre les pauvres, égaré en solitude dans un monde sans pitié, s’inscrit décidément dans l’air du temps. Sont-ce les guerres qui ravagent la planète qui rendent si proche de nous cet archétype d’antihéros dont l’histoire vraie inspira d’abord le poète Georg Büchner puis le compositeur Alban Berg, le Woyzeck de théâtre le Wozzeck d’opéra ? Quatre semaines après l’approche minimaliste de David Freeman à La Monnaie de Bruxelles (voir webthea du 2 mars 2008), l’Opéra de Paris présente une version de pure désespérance signée par le metteur en scène suisse Christoph Marthaler, une version qui fouille les âmes jusqu’à leurs fibres les plus intimes et qui fait mal.

D’entrée de jeu on est dérouté par un décor immense, une sorte de hangar transformé en brasserie de garnison ou de grand magasin, ou des deux à la fois, avec ses tables et ses chaises à trois sous, ses lampions de papier, et ses larges baies s’ouvrant sur des jeux d’enfants, trempolinos, punching balls , piscine et autres objets gonflables. Tout le drame du pauvre type manipulé va se dérouler là, pour ainsi dire à ciel ouvert, et si, au départ, on se demande comment, dans ce lieu de passage, ce « all men’s land » on va retrouver les espaces qui le conduiront du salon du capitaine à l’étang qui l’engloutira, chaque détail peu à peu prend sa place et sa signification. Jusqu’à atteindre une grandeur tragique rare.

Sortir des sentiers battus pour un bain de jouvence salutaire

Cette unité de lieu est l’une des caractéristique de Marthaler, grand homme de théâtre, dont les visions décapantes ont plus d’une fois pris le public traditionaliste de l’opéra à rebrousse poils. Ses Noces de Figaro joyeusement iconoclastes, sa Traviata au pays du caf’conc’, mirent en émoi une partie des spectateurs alors que d’autres y trouvaient, à juste titre, de quoi enfin sortir des sentiers battus pour s’offrir un salutaire bain de jouvence. Berg n’appartenant pas au panthéon des icônes comme Mozart et Verdi, il ne souleva cette fois aucune protestation. Bien au contraire : durant la représentation, l’épaisseur du silence donnait le degré de l’émotion ressentie dans la salle. L’enthousiasme des applaudissements au final fit le reste.

Le capitaine se fait donc raser attablé devant sa bière. Wozzeck, troufion à tout faire, remplit son rôle de barbier tout en s’occupant de l’intendance des lieux, nettoyer les tables, ranger les chaises et les chaussures que les enfants enlèvent avant d’aller s’ébattre dans les aires de jeux. Le docteur viendra lui faire la leçon et lui imposer le régime des haricots, Marie y rencontrera le tambour-major, leur flirt s’achèvera dans les coulisses, il fera jour sous les lampions blêmes ou nuit quand ils se gonfleront de lumière…

Un silence hors du temps

L’enfant né hors mariage d’habitude assiste aux amours de sa mère avec le tambour major. Ici rien n’est montré, rien n’est entendu. On sait ce qui se passe hors les murs quand l’enfant, tout seul, traînant une grosse poupée de plastique, erre dans la brasserie déserte. La scène dure quelques minutes dans un silence total, hors du temps où ce gosse, exclu, livré à lui-même dans le vide, donne vertige. De même si en fin de parcours, il n’y a plus ni lune, ni marécage, ni étang, les lumières qui tremblent sur les murs à la façon de clapotis funèbres, en disent autant sinon plus.

Angela Denoke (Marie), Jon Villars (Tambourmajor), Ursula Hesse von den Steinen (Margret) et Simon Keenlyside (Wozzeck)

Témoins d’un monde en convulsions

Simon Keenlyside, si jeune, si beau, à la voix solaire, se glisse dans la peau de Wozzeck comme dans une combinaison trop étroite. Soumis, ballotté, le timbre clair qui s’assombrit de nuages. Angela Denoke, en jean taille basse ou minijupe, joue et chante en absolue adéquation avec son personnage et avec la musique, Jon Villars, coiffé punk, en tee-shirt bariolé joue les tambours major de foire, roulant des biceps autant que de la voix. Chaque personnage a sa couleur, bouffonne comme le capitaine de Gerhard Kubler, sentencieuse comme le docteur de Roland Bracht, effacée comme l’ami Andres de David Kuebler. Et dans la fosse, Sylvain Cambreling maîtrise autant qu’il sublime cette partition qui est à la musique des années vingt où elle fut composée ce que Egon Schiele, Georg Grosz ou Otto Dix furent à la peinture : des témoins d’un monde en convulsions.

Wozzeck d’Alban Berg, livret du compositeur d’après le drame Woyzeck de Georg Büchner. Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Sylvain Cambreling, mise en scène Christoph Marthaler, décors Anna Viebrock, lumières Olaf Winter. Avec Simon Keenlyside, Angela Denoke, Jon Villars, Gerhard Siegel, David Kuebler, Roland Bracht, Ursula Hesse von den Steinen, Patrick Schramm, Igor Gnidli, John Graham-Hall.
Opéra Bastille, les 29 mars, 1er, 7,10,16, 19 avril à 20h, le 13 à 14h30.
08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr

Crédit photos : R. Walz/ Opéra national de Paris

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