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Critiques / Opéra & Classique

Wozzeck d’Alban Berg

par Noël Tinazzi

Fantastique, naïf, grotesque, expressionniste... l’opéra de Berg chevauche tous les genres.

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D’abord, il faut saluer le courage des responsables du Capitole de Toulouse d’avoir programmé, en ces temps de fréquentation difficile, une œuvre aussi radicale que Wozzeck. Créé en 1925 à Berlin, l’opéra très noir d’Alban Berg n’offre en effet aucune concession mélodique ni rémission morale, égrenant en une heure quarante à un rythme échevelé et dans un sprechgesang (parlé-chanté en allemand) très exigeant, les vicissitudes du malheureux soldat psychotique meurtrier de son amante Marie.

La prise de risque est d’autant plus grande que les principaux personnages ont été confiés à des chanteurs français qui abordent pour la première fois ces rôles habituellement réservés aux artistes de langue allemande. Musicalement, le pari est réussi avec une équipe de chanteurs aguerris et un Orchestre, Chœur et Maîtrise du Capitole très mobilisés. C’est d’autant plus remarquable, que la partition de Berg n’est rien moins qu’évidente : tout en reprenant les principes fondateurs de l’atonalité édictés par Schönberg, son maître, le compositeur viennois entremêle avec brio formes musicales anciennes et modernes, ce qui implique de maîtriser aussi bien les unes que les autres.

Moins probante, la mise en scène de Michel Fau nous a laissé perplexe. Le metteur en scène et acteur, qui achève ainsi son triptyque de la modernité allemande commencée par Ariane à Naxos et poursuivie par Electra, a voulu redonner le primat au texte qui a servi de livret à l’Opéra, la pièce éponyme (mais orthographiée Woyzeck) de Georg Büchner, créée un siècle avant l’opéra. La direction d’acteurs très cinématographique avec des gestuelles appuyées qui tiennent du cinéma muet a quelque chose d’un peu artificiel. Expressionniste, fantastique, grotesque, surréaliste, et même parfois un peu kitsch, le spectacle, très imaginatif, aborde tous ces genres sans opter pour aucun et nous promène (et nous perd) dans un dédale d’images et de signes qui frôlent l’overdose.

Le sujet, il est vrai, est on ne peut plus sordide. Inspiré d’un fait divers réel survenu dans les années 1820, Wozzeck narre l’histoire d’un pauvre soldat, souffre-douleur de ses camarades, humilié par sa hiérarchie. Trompé par sa maîtresse, la volage Marie dont il a eu un enfant, il sert de cobaye au Docteur de la caserne, qui diagnostique une « aberration mentale ». Fou de jalousie, il la poignarde. Et ne parviendra pas à se débarrasser des traces tant physiques que psychologiques de son crime qui le mènera à l’échafaud.

Train d’enfer

Tel un chromo aux couleurs acides, la scène tout entière est occupée par la chambre où trône le lit, l’épicentre de la tragédie. Une chambre au sol et aux murs mouvants qui s’entrouvrent pour laisser voir l’environnement de la petite ville traditionnelle où se situe l’action, avec ses maisons à colombages et ses statues géantes sur les places. Très (trop) riche, la scénographie puise à différentes sources iconographiques qui vont de l’imagerie populaire naïve (costumes traditionnels allemands, dirndl, uniformes rutilants des soldats) aux cartoons façon Tex Avery (lapin aux grandes oreilles surgissant dans le décor peint). Le tout sous des lumières crues et des maquillages outranciers. Constamment présent sur scène, l’enfant illégitime que Marie a eu de Wozzeck, vêtu d’une longue toge blanche, apporte par sa présence muette un peu de douceur, donnant une allure christique au drame qui se déroule inexorablement en trois actes menés à un train d’enfer.

Le chef britannique Leo Hussain qui connaît bien l’œuvre pour l’avoir dirigée en d’autres lieux laisse entendre toutes les couleurs de la partition, servi par une équipe de chanteurs enthousiastes. Se pliant volontiers aux indications du metteur en scène, le baryton Stéphane Dégout campe un Wozzeck très émouvant, victime d’un destin qui le dépasse et l’accable. Pour sa part, la mezzo Sophie Koch incarne les différents visages de Marie, tour à tour futile, vénale, coquette invétérée, devenue soudain naïvement pieuse, lisant dans la Bible l’histoire édifiante de la pécheresse Marie-Madeleine. Autour de ce duo central de grande classe les autres chanteurs ne déméritent pas : Nicolas Schukoff (le Tambour-major), le baryton-basse Falk Struckmann (le Docteur), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (le Capitaine) et tous les autres qui forment une clique homogène, haute en couleurs.

Direction musicale : Leo Hussain, mise en scène : Michel Fau, décors : Emmanuel Charles, costumes : David Belugou, lumières : Joël Fabing. Avec Stéphane Degout (Wozzeck), Sophie Koch (Marie), Nikolai Schukoff (le Tambour-major), Thomas Bettinger (Andres), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (le Capitaine), Falk Struckmann (le Docteur), Matthieu Toulouse (premier ouvrier), Guillaume Andrieux (deuxième ouvrier), Kristofer Lundin (un idiot), Anaïk Morel (Margret), Dimitri Doré (l’enfant de Marie). Orchestre national du Capitole, Choeur et Maîtrise du Théâtre du Capitole
Au Capitole de Toulouse, jusqu’au 25 novembre, www.theatreducapitole.fr
Photo : Mirco Magliocca

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