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Critiques / Danse

Winterreise

par Noël Tinazzi

Le chef-d’oeuvre au noir de Preljocaj

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Le voyage dont il est question ici est d’abord celui de la production, commencée sous les meilleurs auspices en janvier 2019 suite à une commande de la Scala de Milan à Angelin Preljocaj. La prestigieuse maison lyrique milanaise a proposé au chorégraphe de prendre part au cycle vertueux de ballets sur musique de chambre qu’elle a lancé. Pour la première fois, celui-ci travaille sur une musique de Franz Schubert, Die Winterreise (Le voyage d’hiver), chef-d’œuvre composé en 1827 par le musicien autrichien. Emblématique du mouvement romantique à son plus haut, le cycle de vingt-quatre lieder sur autant de poèmes de Wilhelm Müller narre le désespoir d’un homme éconduit par sa bien-aimée. Après avoir été créé à Milan par le ballet de la Scala et donné en juillet 2019 au festival Montpellier Danse, le ballet a ensuite entamé une carrière chaotique aux grès des vagues successives de Covid 19. Le voici en région parisienne, à Créteil puis au Théâtre des Champs Élysées en janvier.

Plutôt que les différentes versions avec orchestre de la partition, Preljocaj a choisi la version originale pour piano et chant, plus austère mais plus à même de créer une intimité avec la musique. C’est tout un univers de solitude et de désolation qui est recréé sur scène, couverte d’un tapis de particules grises, qui sous les variations des lumières, se fait neige scintillante, poussière légère, feuilles mortes ou tumulus funéraire. Les deux musiciens, le pianiste et le chanteur, tous deux formidables interprètes, prennent place dans une petite fosse creusée dans l’avant-scène. S’élève alors la voix profonde et veloutée du baryton-basse autrichien Thomas Tatzl dont la gestuelle imperceptible et néanmoins très expressive permet de suivre sinon le sens précis du moins la tonalité de chaque lied. Se déploie toute une palette d’affects avec des accès de douleur, de sensualité, de violence, d’humour, des lueurs d’espoir, des élans avortés et des retombées mortifères.

Voyage intérieur

Pas question évidemment pour Angelin Prejlocaj d’illustrer chacun des lieder par la chorégraphie. La pièce pour douze danseurs est plutôt conçue comme un voyage intérieur au ralenti. Aucun des protagonistes n’interprète le voyageur solitaire en particulier ni les différents états d’âme qu’il travers à chaque étape de sa descente aux enfers, au fil de ses rencontres ou de ses remémorations des bonheurs ou malheurs passés, dans le calvaire de l’amour perdu. Avec une certaine complaisance dans l’idée de la mort conçue comme une délivrance, le voyage baigne dans la noirceur. Mais, à l’instar des poèmes de Müller, il laisse parfois affleurer l’espérance et la rédemption qui se traduisent sur scène par l’apparition de la couleur, y compris sur les costumes des danseurs qui du noir initial passent à des teintes plus automnales qu’hivernales, orange, violet, ocre brun.

La chorégraphie d’une extrême exigence technique épouse les variations du langage musical schubertien, riche en subtilités rythmiques. D’une écriture ciselée et précise, le ballet fait preuve d’une inventivité constante, variant les formules, duos, trios, ensembles, et les figures, portés, sauts, ainsi que le nombre et la position respective des danseurs. On reste confondu par l’énergie déployée par les très jeunes interprètes dont la danse nous fait l’effet d’un baume sur les plaies du voyageur.

"Wintreise" d’Angelin Preljocaj, jusqu’au 26 novembre au MAC de Créteil, www.maccreteil.com. Puis du 28 au 30 janvier au Théâtre des Champs Élysées, www.theatrechampselysees.fr
Chorégraphie : Angelin Preljocaj. Scénographie : Constance Guisset. Lumières : Éric Soyer. Costumes : Angel in Preljocaj. Réalisation : Eleonora Peronetti. Baryton basse : Thomas Tatzl
Piano-forte : James Vaughan. Danseurs : Baptiste Coissieu, Leonardo Cremaschi, Isabel García López, Verity Jacobsen, Jordan Kindel, Théa Martin, Emma Perez Sequeda, Simon Ripert, Kevin Seiti, Redi Shtyl la, Anna Tatarova, Cecilia Torres Morillo
Pièce remontée par Dany Lévêque choréologue

Photo : Jean-Claude Carbonne

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