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Critiques / Opéra & Classique

Une flûte enchanteresse

par Noël Tinazzi

À Toulouse « La Flûte enchantée », de Mozart, dans une mise en scène inventive et drôle, pleine de surprises.

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Qu’attendre d’une Flûte enchantée sinon qu’elle nous enchante ? C’est bien le cas au Capitole de Toulouse, n’en déplaise aux esprits chagrins (mais non majoritaires) qui ont hué le spectacle, arc-boutés sur un classicisme empesé et fantasmé qui n’était certes pas l’intention ni de Mozart ni du librettiste Schikaneder. Outre qu’elle est de haute tenue musicale, cette Flûte moderne nous a constamment surpris, amusé et même emballé. En quoi, elle est bien dans l’esprit du singspiel original, c’est à dire de la comédie chantée et parlée (en français : opéra comique) destinée à tous les publics, jeunes et vieux, aristocrates et roturiers, créée en 1791 au Theater auf der Wieden, dans les faubourg de Vienne, dirigé par Schikaneder. Une mise en scène qui parle le langage d’aujourd’hui pour cet opéra inspiré d’un conte oriental, fortement imprégné des idéaux de justice, de tolérance et de fraternité des francs-maçons, dont Mozart et Schikaneder étaient des membres fervents.

La flûte géante et magique qui atterrit soudain dans les mains du prince étranger Tamino, le héros du récit, est l’emblème et la clef de ce spectacle co-produit avec l’Opéra de Rouen Normandie où elle passera au printemps prochain. Ultime chef d’œuvre de Mozart, La Flûte enchantée est en effet placée sous le signe du merveilleux et de l’ésotérisme de l’Égypte antique (notamment les mystères d’ Osiris). C’est cette flûte qui va permettre à Tamino de vaincre les ténèbres et de passer les épreuves qui l‘amèneront à retrouver son amour, la belle Tamina, fille de la Reine de la nuit, enlevée par le grand-prêtre Sarastro, secondé par une équipe d’esclaves. Conçu comme un rite d’initiation, l’opéra en deux actes est truffé d’aventures sans aucune prétention à la vraisemblance. Avec, au passage, des pointes de misogynie crasse et datée qui fait des femmes et de leur supposée légèreté la cause de tous les maux des hommes.

Très inspiré, le metteur en scène et chorégraphe Pierre Rigal, qui affronte pour la première fois le monde de l’opéra, a apporté trois ajouts majeurs qui, à notre point de vue, enrichissent le spectacle. Primo, il fait intervenir Mozart et Schikaneder (en personne !) sur un côté de la scène en habit blanc et dûment emperruqués. Joués par des comédiens, les deux compères disent en français les textes allemands mimés par les chanteurs, comme des marionnettistes qui animent leurs créatures. Secundo, il ajoute une petite troupe de cinq danseurs qui évoluent de temps à autre sur scène au rythme de la musique. Avec légèreté et bonhommie, sans parasiter le spectacle ni monopoliser l’attention. Tertio, il éclaire l’intrigue passablement obscure avec de petits cartouches portant de brefs textes qui explicitent l’action, comme dans les vignettes de BD.

Trouvailles hilarantes

La BD tendance manga s’impose évidemment comme la référence première tout au long du spectacle. Mais d’autres emprunts iconographiques apparaissent, notamment les images des réseaux sociaux avec les émoticônes (le pouce levé de « j’aime « ). Et aussi les jeux vidéo (la course-poursuite effrénée entre Tamino et les sbires de Sarastro), le road movie (la station d’essence pour le Temple de la sagesse) ou l’heroic fantasy (le personnage de la Reine de la nuit). Très aboutie, la mise en scène prévoit une gestuelle très codée pour les chanteurs le plus souvent positionnés de profil comme dans les bas-reliefs égyptiens. En prime, le spectacle est parsemé de trouvailles hilarantes comme l’oiseleur Papageno, ami de Tamino, gaffeur invétéré, qui arrive sur scène en deltaplane et, quelques scènes plus loin, repart par le même moyen de transport, flanqué de sa nouvelle conquête Papagena. Très drôles aussi, les esclaves de Sarastro costumés en livreurs genre Deliveroo dont le paquetage est siglé du symbole maçonnique de l’œil ouvert.

La scénographie propose des dispositifs très contrastés entre les deux actes de l’opéra. Pour le premier, un monde exotique et coloré apparaît dans des tableaux qui font penser à ceux du Douanier Rousseau avec des éléments mobiles qui tombent des cintres, animaux ou végétaux luxuriants entre lesquels les personnages évoluent, se cachent ou s’affrontent au fil des péripéties. Moins spectaculaire, le deuxième acte tient tout entier dans une caverne obscure, le saint des saints du Temple de la Sagesse où Pamino passe brillamment toutes les épreuves d’initiation qui sont expédiées tambour battant moyennant force artifices visuels.

Tout cela évidemment ne serait rien sans la musique et le chant. Et pour cela aussi, le public est servi. La distribution vocale étant appelée pour les rôles principaux à jouer en alternance nous nous abstiendrons d’en juger. Disons seulement que celle que nous avons vue au soir de la première était jeune, homogène et enthousiaste, se pliant avec grâce aux indications de la mise en scène notamment dans la gestuelle très codée. Ne change pas, en revanche, et c’est tant mieux, le chef allemand Frank Beermann qui mène l’Orchestre et le Chœur du Capitole d’une baguette souple et alerte, rendant justice à tous les aspects de la partition d’une incomparable richesse, tour à tour intimiste, sentimentale, espiègle, solennelle, populaire, savante, féérique .... Un vrai cadeau de fêtes !

« La Flûte enchantée » au Capitole de Toulouse jusqu’au 30 décembre, www.theatreducapitole.fr
Direction musicale : Frank Beermann. Conception, mise en scène, chorégraphie : Pierre Rigal. Dialogues et écriture additionnelle, dramaturgie : Dorian Astor. Lumières : Christophe Bergon. Musiques et sons additionnels : Joan Cambon. Danse : Mélanie Chartreux. Dramaturgie, mise en scène, scénographie, costumes : Roy Genty. Scénographie, costumes ; Adélaïde Legras.
Avec Bror Magnus Tødenes / Valentin Thill (Tamino), Anaïs Constans / Marie Perbost (Pamina), Nika Guliashvili / Christian Zaremba (Sarastro), Serenad Uyar / Marlène Assayag (La Reine de la Nuit), Philippe Estèphe / Kamil Ben Hsaïn Lachiri (Papageno), Céline Laborie (Papagena), Paco Garcia (Monostatos) Stephan Loges (l’Officiant), Andreea Soare (Première Dame), Irina Sherazadishvili (Deuxième Dame), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Troisième Dame), Pierre-Emmanuel Roubet (Premier Prêtre / Premier Homme d’Armes), Nicolas Brooymans (Deuxième Prêtre / Deuxième Homme d’Armes). Solistes de la Maîtrise du Capitole (trois Enfants).
Opéra de Rouen Normandie du 10 au 20 juin 2022.

Photo : Mirco Magliocca

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