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Critiques / Théâtre

Un juge

par Noël Tinazzi

Le parcours tragicomique d’un juge confronté à la violence et à la mafia

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Comment incarner sur scène le besoin de justice qui taraude tout homme de loi sans tomber dans la démonstration, ni dans la dénonciation. Auteur et acteur Fabio Alessandrini réussit la gageure de donner corps au combat d’un juge italien en butte à la mafia. Ce juge n’a pas de nom mais il représente clairement tous les juges confrontés à la violence et à la difficulté, voire l’impossibilité, d’appliquer les textes qui codifient la loi. Cette fonction dont il a une haute idée, l’auteur/acteur la personnifie avec maestria, secondé par une mémoire et une énergie prodigieuses qui donnent vie au texte très écrit et documenté, basé sur différents témoignages et récits de magistrats.

Le seul en scène autour d’un bureau est rien moins que monotone et même franchement drôle par moments tant Alessandrini varie les situations, interprétant au besoin plusieurs personnages à la fois. Bien réglé, le spectacle est accompagné de projections sur le mur de fond de scène, d’une bande son synchro et de quelques accessoires symbolisant la misère de la justice comme ce ventilateur défectueux (on ne parle même pas de clim) dont les caprices le rendent fou.

Le tragique le dispute au comique dans le récit des combats menés de front par le juge contre l’engorgement des tribunaux qui aboutit à la prescription des faits, l’inertie, la résignation devant les (horribles) faits accomplis, l’impéritie - voire la corruption - de la hiérarchie, soucieuse de ne pas faire de vagues. Le tout sous la menace permanente d’un attentat et en sacrifiant sa vie de famille.

Une première entrée en matière est fournie par un exemple très concret. Interpellant directement le public, le juge pose un problème pour lui très simple : comment assassiner sa femme en encourant le moins de peine possible – voire pas du tout. Solution : exploiter habilement les circonvolutions d’un code pénal tordu et machiste qui assure la quasi-impunité et la bonne conscience au féminicide le plus pervers.

Le règne de l’omertà

A cette mise en bouche succède un cortège de situations toutes plus angoissantes les unes que les autres vécues par le juge nommé dans l’extrême sud de l’Italie, dans ce Mezzogiorno déshérité où sévissent la misère (matérielle et morale) la plus effroyable. Comme cette famille vivant dans une ferme isolée dont le père brutalise et viole toute sa (nombreuse) progéniture, jusqu’au fils trisomique qu’il a eu de sa propre fille ! Impossible de mettre fin à ce supplice faute de preuves et/ou de témoignages tant règne l’omertà.

Un cran est franchi lorsque, nommé au tribunal de Palerme, il entre dans l’épicentre de la corruption et du trafic de drogue avec des affaires on ne peut plus sensibles qui ont coûté la vie à une kyrielle de magistrats, le plus célèbre étant le juge Falcone. Et pourtant, Alessandrini choisit de montrer un épisode des plus hilarants : au moment d’entrer dans la salle d’audience, on s’aperçoit que le système électrique a été saboté et qu’il est impossible de procéder à l’enregistrement des témoins. Qu’à cela ne tienne, le juge se démultiplie tel Shiva avec plusieurs téléphones à la fois, s’évertuant à trouver une solution pour ne pas s’avouer vaincu.

On en sort sonné et néanmoins ragaillardi par la force de l’interprétation.

Un juge de et avec Fabio Alessandrini. Regard extérieur : Karelle Prugnaud. Collaboration à la dramaturgie : Riccardo Maranzana. Création vidéo : Claudio Cavallari. Musique : Paolo Silvestri. Lumière : Jérôme Bertin. Univers sonore : Romain Mater. Construction décors : Alexandrine Rollin. Durée : 1h30. Paris, Théâtre de la Reine blanche jusqu’au 1er mai, www.reineblanche.com. Au Festival Off d’Avignon en juillet.
Photo Roland Baduel

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