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Critiques / Opéra & Classique

Tristan et Isolde

par Caroline Alexander

Tiercés gagnants

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Deux trios font de cette nouvelle réalisation de Tristan und Isolde, de Richard Wagner, une incontestable réussite. Deux triumvirats pourrait-on dire, avec d’un côté les artisans de la production, de l’autre ceux de l’exécution. Soit, aux commandes, le chef finlandais Esa-Pekka Salonen, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris, le trublion américain Peter Sellars à la mise en scène et le vidéaste Bill Viola pour la mise en images de ce qui tient lieu de décor. Puis, sur le pont des passagers, les interprètes des principaux rôles, Waltraud Meier/Isolde, Ben Heppner/Tristan, Franz-Joseph Selig en Roi Marke. C’est la réunion de ces personnalités hors du commun orchestrée par le patron Gérard Mortier pour sa première nouvelle production maison qui tient lieu d’atout majeur.
Au-delà de cette démarche, on constatera que les résultats n’atteignent pas toujours les cimes de l’attente mais c’est tout l’enjeu d’une innovation, d’une prise de risque... Jamais on avait monté un opéra comme ça. Mais c’est aussi au niveau du jamais vu, des interventions de Bill Viola qu’on se heurte aux obstacles.

Peter Sellars, magicien de l’espace

Que voit-on ? Une scène nue, tendue de noir, avec pour seul accessoire une sorte d’estrade qui servira tout au long de l’action, d’escalier, de couche, de sépulture... Par-dessus un écran géant, s’ouvrant ou se rétrécissant au gré des besoins, sur lequel vient s’imprimer une succession d’images. Le problème est que ça bouge tout le temps, qu’ici ou là, on aimerait un peu de répit pour que la vue ne brouille plus l’écoute. Autre aléa : des personnages filmés, immenses, doublent, parfois en accord, parfois en contradiction, les vrais personnages qui, sous l’écran, chantent en direct. Certaines illustrations, enfin, se collent comme autant de pléonasmes sur le texte. Quand Tristan chante sa flamme, un incendie aussitôt ravage le paysage. C’est tellement naïf que c’en est drôle. Mais c’est peu de choses en définitive en comparaison des splendeurs offertes, ces tableaux mouvants de paysages, ces lumières à la Georges de la Tour, ces plongées aquatiques, ces fondus pointillés en noir et blanc sur des silhouettes qui évoquent les crayons d’un Hans Bellmer. Peter Sellars, si volontiers iconoclaste, se met ici à nu, au service de la musique et de ses interprètes. Une humilité qu’on ne lui connaissait pas et qui cette fois fait ressortir ses immenses qualités de directeur d’acteurs donnant à chacun une sorte de lumière intérieure, un graphisme des émotions. Magicien de l’espace, il utilise celui de l’Opéra Bastille comme personne n’avait jusqu’ici osé le faire. Quand, à la fin du premier acte les chœurs partent du dernier rang des balcons sur la salle soudain éclairée, le public n’est plus en position frontale, il reçoit les sons tout autour de son corps. Il en a des frissons, partout. De même lorsque, le matelot ou Brangäne interviennent comme suspendus en apesanteur, ou que retentissent en stéréo les cors anglais.

Un orchestre hissé à un niveau sidérant de beauté

En totale osmose avec Wagner, la direction, lente, ample, profonde et cependant d’une éblouissante clarté d’Esa-Pekka Salonen fouille les sons comme les cœurs, hissant l’orchestre à un niveau sidérant de beauté. Quant à la distribution elle est constituée de ce qu’on peut rêver de mieux : Waltraud Meier, si belle, si tragique, qui connaît Isolde comme si elle l’avait inventée, à Bayreuth, à Berlin, la voix surfant sur le fil de l’âme bien plus que sur les notes... Ben Heppner, à l’allure de bûcheron et à la sensibilité de pâtre, est le heldentenor par excellence, le seul aujourd’hui capable de soutenir d’un bout à l’autre l’enjeu du rôle écrasant de Tristan. Franz-Josef Selig campe un roi Marke bouleversant d’humanité, la Brangäne d’Yvonne Naef, le Kurwenal de Jukka Rasilainen, Toby Spence, en berger, David Bizic, en matelot, Alexander Marco-Buhrmester complètent une distribution au parcours sans faute. Le pari était de faire du neuf, de faire bouger les traditions tout en respectant l’œuvre. A ce double titre, l’Opéra Bastille vient de jouer les tiercés gagnants.

Tristan und Isolde, de Richard Wagner, chœur et orchestre de l’Opéra National de Paris, direction Esa-Pakka Salonen, mise en scène Peter Sellars, vidéo Bill Viola, lumières James F. Ingalls, avec Waltraud Meier, Ben Heppner, Franz-Josef Selig, Yvonne Naef, David Bizic, Toby Spence, Jukka Rasilainen, Alexander Marco-Buhrmeister. Opéra Bastille, les 16, 20, 24, 28 avril, 4 & 7 mai à 18h. Tél. : 08 92 89 90 90.

Photo : Ruth Walz

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