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Billets d’humeur / Jacky Viallon

"Textes en souffrance" de Eric Herbette

par Jacky Viallon

« Le beau peut-il être triste… » dixit Julia Kristeva « Le triste peut-il être beau… » dixit Jacky Viallon

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Quand il n’y a plus rien à perdre, dans une société en crise de foi artistique, il n’y a que deux solutions : soit quitter le navire comme des rats et se laisser tomber à la mer ( on appellera métaphoriquement cette mer : le système ) soit réagir violemment en s’engageant définitivement dans les voies qui nous intéressent en dépit de toute considération matérielle ou économique. Ainsi on tente à la manière de certains mouvements plastiques et littéraires un peu iconoclastes des expérimentations, des investigations, en fait des recherches qui n’ont, hélas, pas leur place dans les projets d’activités fuits et ignorés de la très ecclésiastique chapelle de nos bureaux gardés par des experts à la loupe embuée d’aléatoires et incertains critères. Mais contre vieille barbe et intellos ruminants on en face le public avec son bon sens non interdit. L’essentiel c’est le public qui adhère au sens propre ainsi que figuré et tout en faisant le jeu, quand même, d’un inévitable conformisme, il peut s’avouer clairement que le théâtre est bien dès lors encore un art vivant avec sa dynamique qui autorise et suscite expériences, diversités des scenarii etc. Bref, toute une approche presque anthropologique du discours et du produit théâtral.

Et pour filer la métaphore marine du début nous pourrions dire que les animateurs et fondateurs de ce lieu, relativement récent, qu’est le théâtre Darius Milhaud dans le 19 ° arrondissement de Paris, sont à la limite des corsaires, nous disons bien corsaires et non pirates. Mais toutefois, corsaires sans roi, donc sans protection, naviguant seuls dans les eaux troubles du marais culturel actuel. Alors nos conquistadors urbains ont moult coups de sabre à asséner de droite à gauche et parfois même d’arrière en avant. Le problème s’aggrave aussi quand on sait qu’on flotte sous pavillon inconnu, loin des protections royales et que sa seule richesse n’est qu’intérieure et que c’est le bénévolat qui en fait tout le capital.
Mais cessons ces évocations marines, lesquelles malgré un encadrement des plus sombres, tentent pourtant de faire crépiter leurs couleurs. Revenons donc pour ainsi dire sur la « grève » et non pas la « plage » ce qui proposerait un ton estival, et bourgeois qui ne conviendrait guère à l’éclairage populaire que l’on s’efforce de maintenir avec discrétion dans l’ensemble de ce propos.

Que veulent dire alors tous ces mots ? Tout simplement que cinq aventuriers, sortes de desperados du spectacle, un peu las de semer la bonne parole à tout vent, de légitimer dans leurs têtes des contrats précaires ressemblant avec offense à des tranches de jambon sans cœur entourées que de couenne et gras. Désireux de garder l’énergie de leur quelque vent tout en poupe ils ont alors préférés se fixer sur un seul espace, c’est-à-dire créer ce nouveau thèâtre « Darius Milhaud » dans le 19ème.

C’est situé : au cœur d’un quartier qui a gardé sa particularité, prés d’une petite place ombragée parsemée de petits bistrots et de quelques restaurants populaires ( Fin de la carte postale ….) En attendant le timbre on peut dire que c’est bien placé. Ce lieu offre 3 salles de spectacles avec des plateaux différents tous très respectables selon le type de spectacles et la volonté de rapport au public. Les jauges d’accueil vont de 20 à 70 places.
- Vous me direz les trois salles réunies font à peine une rangée au théâtre la ville !
- C’est malin !Vous voyez bien qu’ils n’ont pas les mêmes subventions !
- Ah bon ! Je ne savais pas que le théâtre de la ville était subventionné ?
- Toujours est-il que notre théâtre de résistance voit passer 1000 représentations et 80 compagnie par an !
- Et votre fameux théâtre de la ville, il les fait, lui aussi ?
Prière de marquer un long silence…
Toujours est-il que le « Darius Milhaud » c’est ainsi que l’on personnifie le théâtre. Donc, ce fameux « Darius Milhaud » Théâtre de son état se paye des auteurs contemporains encore tout vivant qui peuvent venir parler et se justifier de donner leur humble avis sur la stupidité du monde et de l’utilisation abusive du point virgule comme chez Proust.
Ce théâtre n’est pas figé dans un genre puisqu’on y entend du « Flaubert », du « Diderot » ou du « Pascal » ? En ce moment, on fait dans le frais avec du « Eric Herbette ». On le connaît bien car dans le même lieu il a déjà décongelé Bouvard ainsi que Pécuchet. Il est aussi l’adaptateur d’oeuvre littéraire qu’il laisse assez bien entendre. A noter au passage cette belle initiative avec le théâtre d’avoir fondé une théâtrothéque qui repertorie les adaptations théâtrales de quelques grandes oeuvres littéraires.
Mais parlons plutôt de la dernière pièce de Eric Herbette « Textes en souffrance » mise en scène par Vincent Auvet également co-directeur depuis 2004 du lieu.
Ces deux garnements sont théâtralement incorrigibles et font fi de toute complaisance : il faut vraiment offrir fagot de badines et fouet à neuf queues pour donner à se faire battre en faisant appel en pleine morosité à un titre aussi peu engageant que « Textes en souffrance ». Cette incitation au calvaire textuel pourrait nuire à l’affaire, mais que nenni nos compères en font fi et affichent généreusement par ce titre que la vie est spontueusement méchante et que les vivants n’en sont que de tristes et naïfs exécuteurs.
Trois sombres tableaux, mais d’une sobriété et d’une efficacité didactique vous démolissent votre éventuelle perception « coucounesque » de la béate et sécurisante vision de la famille.
Si on voulait faire un peu l’intéressant pour paraître crédible on dirait que la facture est proche des « Lehrstücke » de Brecht et qu’elle trempe dans une sorte d’éclairage digne d’un film de Fassbinder, sans compter sur la l’appoint excessivement sensible du metteur en scène Vincent Auvet qui nous trempe dans une ambiance aux silences évocateurs de Pinter ou de Bergman.
Tout tend à nous faire croire, par cette mise en scène en strates, que le drame est ailleurs que sur le plateau et que nous ne sommes que des témoins impuissants et peu concernés. Mais on s’aperçoit très vite, malgré tout, on participe déjà à cette lâcheté collective. A la limite ce spectacle livre la magie du mécanisme culpabilisateur, phénomène exutoire qui participe dans son immoralité à une sorte de rédemption salvatrice.
C’est de la haute voltige tant sur le plan de l’écriture qui est stricte, brève à souhait et efficace, que sur celui du jeu d’acteur. Bien sûr parfois ce dernier l’emporte un peu trop par rapport aux limites techniques du lieu. Question d’équilibrage. Mais les drames de la vie sont aussi d’une densité telle qu’ils menacent notre enveloppe originelle. Image très étirée de la psychanalyse.

Les comédiens se défendent devant nous, nous placés sournoisement en entomologistes curieux et malsains, autruches que nous sommes. On visionne sans danger à travers le bocal tout en ayant peur que la vérité de l’autre nous saute à la figure pour devenir nôtre. Du côté des comédiens à relever la présence toujours exceptionnelle de dignité et de densité de Jean Lespert qui sait distiller avec humilité sa riche expérience évolutive et poétique. En conséquence la tache devient alors un peu plus dure pour ses partenaires : Eliane Kherris, Paule Onteniente, Hassan Ayoudj-Tess mais ils n’en restent pas moins talentueux et crédibles. Saluons les tous d’avoir eu l’audace et la hargne de monter ces réflexions, écarts et névroses incontournables. C’est difficile pour toutes sortes de raisons alors merci… Mes bien sincères respects. Merci pour le théâtre, sa famille et ses proches…

« Texte en souffrance » de Eric Herbette, mise en scène : Vincent Auvet, musique Isabelle Aboulker avec Eliane Kherris, Paule Onteniente, Hassan Ayoudj-Tess et Jean Lespert .
Théâtre Darius Milhaud 80 allée Darius Milhaudaris 19 ° Lundi 18 h 30 , vendredi 21 h et dimanche 15 h. Tel : 01 42 01 92 26. www.theatredariusmilhaud.fr

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