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Critiques / Opéra & Classique

Simon Boccanegra

par Caroline Alexander

La solitude des chefs

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Suite et poursuite du grand dépoussiérage des classiques cher à Gérard Mortier, l’électron libre qui dirige l’Opéra National de Paris. Après Mozart - Don Giovanni en yuppie perché dans les Tours de la Défense et Nozze di Figaro chahuté chez les petits bourgeois des fifties - c’est au tour de Verdi d’opérer sa reconversion dans notre temps.

Simon Boccanegra, créé en 1857 à la Fenice de Venise, se veut avant tout l’écho des combats du peuple italien pour son indépendance et pour l’unité de son pays, alors - déjà ! - lourdement divisé par l’enjeu des partis. C’est dire si cette œuvre, plus que tout autre, est d’abord éminemment politique, et sa transplantation la rend singulièrement proche de nous. Les scissions droite/gauche en France, travaillistes/conservateurs en Angleterre nous sont aussi familières que les oppositions récentes italiennes entre la coalition de gauche de Prodi et le populisme de droite de Forza d’Italia de Berlusconi. Plébéens contre patriciens, comme dans Simon Boccanegra, c’est la valse éternelle des prises de pouvoir, que cet opéra-là illustre sans avoir pris une ride. Et même la saga sentimentale qui en sous-tend l’anecdote, cette histoire d’enfant cachée et reconnue sur le tard, on sait depuis une certaine Mazarine que ce type de conte n’appartient pas qu’aux fées...

Minimalisme scénique

Ainsi donc catapulter l’épopée du marin au grand cœur devenu doge de Gènes au quinzième siècle dans un environnement qui nous ressemble est donc a priori une belle idée. Partiellement réussie par le metteur en scène Johan Simons, homme de théâtre hollandais, directeur depuis deux ans du Théâtre municipal de Gand en Belgique, qui se frotte ici à sa première expérience lyrique. Il va à l’essentiel, ne s’embarrasse d’aucune fioriture, invente, s’il en était besoin, le minimalisme scénique, succédant à celui des arts plastiques et de la musique. Jusqu’à frôler l’élémentaire mise en espace ou la version de concert comme lors de la scène où Boccanegra et Amalia/Maria se reconnaissent comme père et fille et qu’il fait se dérouler à l’avant-scène, devant un rideau de lamé argent qui évoque davantage le rideau du Lido ou des Folies Bergères que le ressac de la mer au lever du soleil qu’il est censé représenter... C’est la limite d’un travail certes clairvoyant mais sec, auquel il manque quelques poussées de ce lyrisme à l’italienne dont regorge la musique. Simons n’atteint pas encore la diabolique intelligence d’un Haneke, ni la joyeuse impertinence d’un Marthaler. Mais son propos fait le pari de l’efficacité et le gagne. Et, malgré le statisme auquel il condamne ici ou là les chanteurs, sa direction d’acteur vise à l’intime, au plus juste.
Quand Fiesco en échec ou Boccanegra en désarroi se retrouvent seuls, leur corps collé à leur propre image figée sur les panneaux électoraux qui surplombent l’estrade de leurs meetings - et qui constituent l’essentiel du décor -, rien ne pourrait davantage signifier leur solitude, la solitude des chefs. Quand, image ultime, Boccanegra, empoisonné, meurt debout après avoir rétabli justice et paix en son pays, difficile de freiner le raz de marée d’émotion qui vous étreint. Auquel le public de la deuxième représentation répondait par une véritable ovation - les huées étant, semble-t-il, une spécialité maison exclusivement réservée aux invités des « premières »...

Des couleurs presque charnelles

Il est vrai que les hommes et la femme qu’on venait d’entendre peuvent contenter d’aise les plus réticents : le baryton espagnol Carlos Alvarez met pour la première fois ses pas dans ceux du rôle titre et sa voix, entre braise et pudeur, comme son jeu délié, font merveille. La basse Ferruccio Furlanetto, bien connue des Parisiens, a pris de la bouteille et cette maturité qui veloute ses graves va comme un gant au personnage de père noble qu’est Fiesco. En Adorno, chien fou, le ténor Stefano Secco qui fut Rodolfo de La Bohème sur cette même scène, fait presque figure de révélation, par la vivacité de sa projection, l’allant et l’agilité de son timbre, la véritable révélation étant toutefois l’Américaine Ana-Maria Martinez, une belle personne, comédienne à la présence pulpeuse et chanteuse au legato soyeux.
Sylvain Cambreling retrouve une œuvre qu’il a déjà défendue à La Monnaie de Bruxelles, il y a une quinzaine d’années. C’est un homme des brumes du Nord doublé d’un as de la musique contemporaine. Verdi, l’homme des soleils du Sud, n’est sans doute pas le moule idéal dans lequel il aime se couler. Mais il y met ici une telle conviction que l’Orchestre de l’Opéra en prend des couleurs presque charnelles et couronne la soirée du sceau de la réussite.

Simon Boccanegra de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave et Arrigo Boito, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Sylvain Cambreling, mise en scène Johan Simon, décors Bert Neumann, costumes Nina von Mechow, avec Carlos Alvarez, Ana Maria Martinez, Franck Ferrari, Ferruccio Furlanetto, Stefano Secco, Nicolas Testé, Jason Bridge - Opéra Bastille les 3,11,16,20,25, mai & 1er juin à 19h30, le 23 mai à 19h45, les 7,14 & 28 mai à 14h30 - 08 92 89 90 90

Mardi 23 mai, à partir de 19h45, le spectacle sera retransmis en direct sur ARTE. Présentation de Gérard Courchelle.

Crédit photos : Eric Mahoudeau / Opéra National de Paris

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