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Critiques / Opéra & Classique

SAMSON ET DALILA de Camille Saint-Saëns

par Caroline Alexander

La belle mais résistible volonté d’oeuvrer ensemble sur des sujets qui fâchent

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Samson et Dalila, drame biblique se déroulant à Gaza monté par un duo de metteurs en scène israélien et palestinien : le projet était ambitieux et le pari risqué. En confiant à deux hommes supposés ennemis la réalisation d’une nouvelle production l’opéra de Camille Saint-Saëns, Aviel Cahn le nouvel intendant de l’Opéra de Flandre lançait loin le bouchon des utopies de sa première année de mandat. Nous en avons parlé : voir webthea du 5 avril 2009.

Le résultat laisse des sentiments mêlés. A l’enthousiasme pour le projet, succède une série d’interrogations tant sur son enjeu politique que sur sa réalisation artistique.

Ainsi donc la très patriotique histoire de Samson et Dalila que Saint-Saëns tira en 1877 des chapitres 13 à 16 du livre des Juges de l’Ancien Testament, est relue et réinterprétée en sens inverse par Omri Nitzan, vétéran du théâtre israélien et Amir Nizar Zuabi, jeune pousse des scènes palestiniennes. Le rideau se lève sur la double vision d’un plateau suspendu où, en haut, dansent des couples en tenue de soirée tandis qu’au sol, un groupe de réfugiés musulmans en keffiehs, calottes et foulards prie, les poings fermés sur des pierres grises, pour trouver la force de se libérer du joug de leurs oppresseurs. Les rôles ont permuté : les Israéliens d’aujourd’hui ont pris la place des Philistins qui, dans la biblique Ascalon de la bande de Gaza, tenaient en esclaves les Hébreux d’autrefois. Et ces Hébreux d’hier sont devenus les Palestiniens d’aujourd’hui. La révolte a changé de camp et porte le nom d’intifada.

L’occupation d’un territoire par une armée étrangère

Manifestement les deux metteurs en scène ont tenté de dénoncer le principe même de l’occupation d’un territoire par une armée étrangère et ont pour cela puisé à la fois dans les clichés du conflit israélo-palestinien et dans ceux, largement répandus, de l’occupation américaine en Irak - Abou Graïb, ses prisonniers torturés, tenus en laisse etc… - . On peut regretter que leur propos se soit limité alors à ces deux exemples, qu’ils n’aient pas trouvé une forme symbolique qui engloberait les autres : du Tibet au Soudan en passant par la Tchétchénie, le Sri Lanka ou la Corée, les lieux de colonisation et de souffrance, hélas, ne manquent pas.

Les renversements d’identités sont simplistes : Dalila, la prêtresse- traîtresse qui séduit Samson pour lui extorquer le secret de sa force, devient une prostituée officiant dans une sorte de BMC, bordel militaire de campagne (figuré par les pétales géants d’une fleur d’amaryllis, allusion au vagin au cas où on ne comprendrait pas …) et Dagon, le Grand-Prêtre est transformé en ministre - civil - de la défense, complet veston trois pièces et kipa sur la tête. Quand au début du deuxième acte, ce même Dagon vient convaincre Dalila d’user de son charme pour berner Samson, il la sodomise à grands coups de reins ! Il y a des détournements de sens qui renversent le bon sens et des provocations dont la trivialité parfois annule la portée…

Jambes nues et chaussures rouges

Etrangement le spectacle balance entre des scènes de grande beauté servie par les superbes éclairages de l’israélienne Keren Granek et des agressions aussi gratuites que vides d’arguments, comme le défilé muet à l’avant scène qui précède le troisième acte. On est sous le charme des chorégraphies de l’anversois Stijn Celis : le ballet des jambes nues et chaussures rouges au premier acte quand les Philistines épaulent à leur manière les manœuvres de séduction de Dalila est tout à fait exquis et la célèbre bacchanale se muant en scène de transes où la soldatesque s’excite sur ses fusils mitrailleurs a le mérite de s’accorder parfaitement à la fièvre musicale.

Torsten Kerl, authentique ténor héroïque

Omri Nitzan et Amir Nizar se sont davantage associés sur la mise en images d’une métaphore que sur une véritable direction d’acteurs en accord avec la portée émotive de la musique de Saint-Saëns. Les magnifiques arias de Dalila sont ainsi doublement sacrifiées par la métamorphose de la prêtresse biblique en hétaïre de notre siècle et par la mezzo-soprano russe Marianna Tarasova au jeu uniformément raide, à la diction pâteuse et au timbre inégal poussant ses aigus en cris. Le baryton Nikola Mijailovic, voix chaude, phrasé sec, est un grand-prêtre civil prêt au pire tout à fait crédible mais c’est incontestablement Torsten Kerl, authentique « heldentenor », ténor héroïque, aux vertus rares – projection, émission, legato irréprochables – qui apporte à Samson son humanité et son engagement. Jusqu’à anéantir l’ennemi en se faisant sauter avec lui dans son gilet bardé d’explosifs…

L’excellence des chœurs de l’Opéra de Flandres-Vlaamse Opera et la belle tenue de son orchestre symphonique dirigé en finesse et haute tension dramatique par le jeune Tchèque Tomas Netopil achèvent de transformer le spectacle en acte de foi. Même si le message n’est pas aussi clair que souhaité par le duo des metteurs en scène, il aura eu le mérite de la volonté et de la possibilité d’œuvrer ensemble. Ce n’est pas rien.

Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns, livret de Ferdinand Lemaire, choeur et orchestre du Vlaamse Opera/Opéra de Flandre, direction Tomas Netopil, mise en scène Omri Nitzan et Amir Nizar Zuabi, costumes Ashraf Hanna, chorégraphie Stijn Celis, lumières Keren Granek, chef de chœur Yannis Pouspourakis. Avec Torsten Kerl, Marianna Tarasova, Nikola Mijailovic, Milcho Borovinov, Tijl Faveyts, Thorsten Büttner, Onno Pels, Gijs Van der Linden, Joris Valvekens, Gill Eeckelaert (en alternance).

Opéra de Flandre/Vlaamse Opera :

A Anvers : les 28, 30 avril, 2, 5, 8 mai à 20h, le 10 mai à 15h

A Gand : 17, 19, 22, 26 mai à 20h, le 24 à 15h

+32 (0)7020 02 02 - www.vlaamseopera.be

Crédit photos : Annemie Augustijns

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