Marseille – Le Gyptis

Ruy Blas de Victor Hugo

Une Reine est née

Ruy Blas de Victor Hugo

Faut-il aujourd’hui s’aventurer dans les quartiers Nord de Marseille pour retrouver le goût d’un grand classique tel que la Comédie Française n’en présente plus depuis bien longtemps ? Ruy Blas à l’affiche du Gyptis de La Belle de Mai mérite en tout cas le voyage, car, sans chichis ni forfanterie, il donne la parole à Victor Hugo et le laisse parler en liberté. Le voilà tel qu’en lui-même, romantique et humaniste au verbe rond qui roule, aux rimes qui s’enchâssent, aux petites phrases qui semblent jaillies d’un dictionnaire de citations – ah ! ce pathétique «  ver de terre amoureux d’une étoile », ce cri de rage contre les politicards corrompus, « Bon appétit, messieurs… » - Force est de constater que cette colère écrite au 19ème n’a rien perdu de son accablante actualité, ces ministres, ces conseillers, ces serviteurs qui pillent la maison – ou la nation ? – pour laquelle ils sont censés travailler restent légions, et s’en souvenir durant cette saison pré-électorale tombe, pour ainsi dire, sous le sens. Hugo reste bel et bien notre contemporain.

Des éclairages en clair-obscur façon De La Tour

L’une des clés de la réussite du spectacle que Françoise Chatôt , patronne du Gyptis, a tiré de ce chef d’œuvre en ébullition tient en grande partie à la scénographie de Claude Lemaire : une sorte d’espace vide, comme les préconise Peter Brook, avec, au sol, un vaste plan incliné de laque noire, qu éclabousse, côté jardin, les pétales de sang d’un possible coquelicot géant. En fond de scène, un jeu de piliers noirs, gris, anthracite montent, descendent, glissent de droite et de gauche pour délimiter des aires d’action sans rien leur imposer. Quelques praticables amovibles, un escalier qui s’enfonce en point de fuite sous la scène, des éclairages en clair-obscur façon De La Tour. C’était hier, ce sera demain, ici ou ailleurs, une place publique, l’appartement de la Reine, un conseil des ministres. Les costumes empruntent des détails au temps de Hugo, d’autres sont de maintenant ou de toujours, complets noirs et robes blanches, l’œillet à la boutonnière ou la chemise ouverte faisant la différence.

Autre belle idée : avoir associé à Hugo l’ami Berlioz dont les tempêtes musicales de La Symphonie Fantastique vont comme un gant aux bourrasques hugoliennes et dont les chants d’amour du cycle des Nuits d’Eté défilent en contrepoint de l’amour fou du vagabond Ruy Blas pour la Reine d’Espagne. Avec, comme suspendu dans le vide, le timbre de cristal de Régine Crespin.

Le rêve d’une danse des amants

Acteurs chevronnés et jeunes pousses se donnent la réplique avec entrain. Mise en scène sobre sans parti pris démonstratif mais avec quelques jolies astuces comme d’avoir confié à un homme –Damien Rivalland en travesti amidonné – le rôle de la duchesse d’Albuquerque (astuce inutilement répétée pour un autre personnage de duègne) ou encore d’avoir imaginé le rêve d’une danse des amants sensuellement chorégraphiée par Philippe Chevrier.

Jacques Hansen mêle élégance d’aristo et grotesque de barbon énamouré pour camper, héron sur une patte, un irrésistible Don Guritan. En Don Salluste, Raymond Vinciguerra joue davantage au méchant roquet de dessin animé qu’au dangereux manipulateur, Philippe Séjourné transforme Don César en clochard anar façon Boudu sauvé des Eaux.

En apnée dans l’ivresse de la passion

Fabrice Michel a fait siennes les passions du héros, il y croit corps et cœur, partage ses révoltes et plonge en apnée dans l’ivresse de sa passion. On le comprend. Son élue est cette souveraine perdue, éperdue, jeune princesse de Neubourg mariée à un époux fantôme qui préfère la chasse aux sentiments. Elle est brune, a les pommettes hautes et les yeux clairs d’Agnès Audiffren : Toute de grâce affolée, elle n’a rien de royal au sens de l’arrogance et du pouvoir. Elle est faite pour l’amour, taillée aux mesures du poète égaré qui a nom Ruy Blas. Une nouvelle Reine est née.

Ruy Blas de Victor Hugo par la compagnie Chatôt-Voyoucas, mise en scène Françoise Chatôt, scénographie Claude Lemaire, costumes Eliane Tondut, lumières Jean-Luc Martinez. Avec Fabrice Michel, Agnès Audiffren, Jacques Hansen, Raymond Vinciguerra, Philippe Séjourné, Damien Rivalland, Florian Haas, Sébastien Todesco, Julie Cordier. Musique Hector Berlioz.
Marseille – Théâtre Le Gyptis – Du 20 mars au 7 avril 2007, les mardis, vendredis, samedis à 20h30, les mercredis, jeudis à 19h15 – 04 91 11 00 91

Photos : François Mouren-Provensal

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook