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Critiques / Théâtre

Rodzenstwo - Ritter, Dene, Voss (Déjeuner chez Wittgenstein)

par Caroline Alexander

Une magistrale leçon de théâtre

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De retour à l’Odéon avec sa troupe, le metteur en scène polonais Krystian Lupa, présente, en langue polonaise admirablement sur-titrée, le huis clos de haine familiale signé Thomas Bernhard. Trois acteurs prodigieux au plus près de l’écriture et de l’esprit du grand rebelle autrichien. Une magistrale leçon de théâtre !
"Famille je vous hais" clamait André Gide. Quelques décennies plus tard, Thomas Bernhard faisait sien ce cri du ventre. En le poussant jusqu’à ses extrémités. Bernhard avait les haines chevillées au cœur : de son pays, l’Autriche qui autrefois avait fêté son annexion à l’Allemagne nazie et qui aujourd’hui votait populiste, de sa bourgeoisie hypocrite, de ses artistes névrosés, de son théâtre arrogant qu’il passa sa vie à dénoncer. A travers une œuvre à la fois brûlante et glacée. Hasard des calendriers, Ritter, Dene, Voss, énumération des prénoms des personnages de la pièce sous-titrée par son auteur Déjeuner chez Wittgenstein, se trouve ces jours-ci propulsée sur deux scènes : au Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon, au Théâtre Montparnasse, qui a repris la mise en scène de Hans Peter Cloos, avec Pierre Vaneck, Edith Scob et Catherine Rich, sans oublier la diffusion sur Arte de cette même réalisation. En attendant, pour fin décembre, l’entrée de Thomas Bernhard à la Comédie Française avec son sulfureux Heldenplatz.

Destruction collective

La production polonaise signée Krystian Lupa est tout simplement exemplaire. Pas de triche. Pas de transposition de temps ou de lieux. Le décor reproduit exactement ce que voulait Bernhard : un salon cossu mais négligé, nappes brodées et fine vaisselle et une galerie de tableaux d’ancêtres aux murs. L’intimité de la petite salle des Ateliers Berthier rend perceptible le moindre soupir des trois personnages qui vont s’étriper à coup de mots, le temps d’un déjeuner. Deux sœurs, l’une volubile et faussement maternelle, l’autre taiseuse, alcoolique, revenue de tout et leur frère, "philosophe" en mal de mathématiques et de logique, paranoïaque et suicidaire, que l’aînée vient tout juste d’extirper de l’asile psychiatrique dont il entendait faire son foyer. Les filles sont comédiennes. A la carte : selon leur bon plaisir puisqu’elles ont hérité du théâtre dont leur père, commerçant avisé, possédait 51%. C’est une tragédie classique en trois temps - avant, pendant, après le repas - leur face à face se déroule comme les trois étapes d’une destruction collective et annoncée par la détestation de soi et le mépris de l’autre. Qu’importe si on ne saisit pas toutes les allusions que Bernhard a pu faire sur des personnalités de son pays, on reçoit le règlement de compte, le naufrage orchestré de ces trois êtres en perdition, comme un coup à l’estomac. Avec ses deux entractes, le spectacle dure trois heures et demie et est parlé dans une langue étrangère (avec sur-titres) mais pas un seul spectateur ne songerait à quitter le navire. Bernhard était musicien et Lupa suit son texte comme une partition, Piotr Skiba, Agnieszka Mandat, Malgorzata Hajewska, les trois acteurs, s’en imprègnent en solistes. Leur musique tangue en tempête, violente, chavirée, humaine. Du plus noir romantisme.
Nos champions des relectures tarabiscotées devraient se précipiter aux Ateliers Berthier pour y apprendre ce qu’est l’humble fidélité à un auteur et la magie d’une direction d’acteurs au service des comédiens. Et du public. Une magistrale leçon.

Rodzensto (déjeuner chez Wittgenstein) de Thomas Bernhard, mise en scène et scénographie de Krystian Lupa, avec Malgorzata Hajewska-Krysztofik (Ritter), Agnieszka Mandat (Dene), Piotr Skiba (Voss). Odéon Théâtre de l’Europe aux Ateliers Berthier, jusqu’au 4 décembre à 20h. Tél. : 01 44 85 40 40

Photo : Marek Gardulski

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