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Critiques / Théâtre

Rebibbia d’après Goliarda Sapienza

par Gilles Costaz

Prison de femmes à l’italienne

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Etrange idée - quand on a été actrice, qu’on a participé à des films de Visconti comme comédienne et comme assistante, qu’on a tout quitté pour s’atteler à un grand livre sur L’Art de la joie - , que d’aller voler des bijoux dans une joaillerie pour se faire arrêter, juger et envoyer dans une prison de femmes. C’est pourtant ce qu’a fait Goliarda Sapienza, comme en témoigne son livre L’Université de Rebibbia, paru en Italie en 1980. Louise Vignaud en tire aujourd’hui un spectacle, donnant ainsi une dimension théâtrale à ce qui était un témoignage social d’une grande puissance littéraire. Une femme donc, grande bourgeoise, savante, entre en prison et doit partager une cellule collective. Autour d’elles, il y a des inconnues qui peuvent être des voleuses, des criminelles, des prostituées, des dissidentes politiques. Elle ne leur ressemble pas ! C’est d’abord la zizanie, puis un petit groupe de femmes, au fil des affinités, se comprend et se forme, jusqu’à devenir une « université ». Les prisonnières cultivées veulent avoir avec elles cette nouvelle venue, mais, avec les prolétaires, l’accord se fait et se prolonge…
Dans un décor fermé à droite par une rangée de lavabos et au fond par un échafaudage métallique où s’inscrivent des niches et des bâches, les détenues, parfois sous l’œil d’une gardienne, affrontent leur vie de recluses et néanmoins de vivantes endiablées. La mise en scène de Louise Vignaud table sur un réalisme dont l’intensité est en elle-même une traversée du miroir, un au-delà du prosaïque fait divers, une transfiguration par l’éclat de chaque vérité intime et physique. La vidéo, projetée sur les bâches du fond de scène, aide au décalage par ses agrandissements, ses filtres de couleur et l’utilisation du relief de l’arrière-plan ; elle participe à ce refus de l’image sociale classique. Mais l’électricité naît surtout du jeu des comédiennes, lancées à corps et âme perdus. Prune Beauchat incarne Goliarda, tantôt dans son rôle de prisonnière, tantôt dans la fonction de narratrice : elle est juste, sensible, passant et repassant délicatement du repli à l’ouverture. Ses partenaires, Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga, interprètent chacune trois personnages ; elles ont toutes une évidente singularité et l’art de passer d’une nature à un autre, en trouvant le détail significatif qui dit tout.
L’adaptation d’Alison Cosson et Louise Vignaud aurait pu tendre encore davantage la continuité des événements et abréger de rares passages explicatifs. Mais ce beau spectacle de Louise Vignaud, qui ne se reçoit comme une claque, mais dans une violence infiniment tempérée, dans une tendresse perpétuellement retenue, projette une vraie lumière sur la nuit des prisons.

Rebibbia d’après L’Université de Rebibbia (traduction de Nathalie Castagné, Le Tripode, 2013), adaptation d’Alison Cosson et Louise Vignaud, écriture d’Alison Cosson, mise en scène de Louise Vignaud, scénographie d’Irène Vignaud, vidéo de Rohan Thoma,
son de Clément Rousseaux, costumes de Cindy Lombardi, lumières de Luc Michel,
avec Prune Beuchat, Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon Charlotte Villalonga.

Théâtre national populaire, Villeurbanne, salle Jean Bouise, tél. : 04 78 03 30 00, jusqu’au 30 novembre. (Durée : 1 h 45).

Photo Rémi Blasquez.

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