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Critiques / Opéra & Classique

Phaedra de Hans Werner Henze

par Caroline Alexander

La passion maudite de Phèdre en épure musicale et visuelle

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Avec la création mondiale, en coproduction avec la "Staatsoper Unter den Linden" de Berlin, du dernier opus lyrique du compositeur allemand Hans Werner Henze, Peter de Caluwe, le nouveau patron de La Monnaie de Bruxelles donne le « la » d’une politique, résolument ancrée dans son temps. Pour cette première, les familiers de la maison d’opéra bruxelloise ont probablement cru que leur théâtre marchait sur la tête, l’orchestre se trouvant transplanté au fond de la salle tandis que quelques rangs de spectateurs mordaient sur l’emplacement habituel de la fosse… Un chamboulement qui pourtant ne doit rien au besoin d’épater, mais qui répond à un besoin presque physique d’entrer dans l’intimité des passions, dans la substance d’une musique qui médite et commente, dans le corps d’images qui secouent et d’une interprétation quasi chorégraphiée.

Une Phèdre animale qu’Aphrodite pousse aux débordements

Une étroite passerelle noire relie les musiciens à la scène et scinde en deux l’espace public. Le premier acte dévoile la flamme coupable que Phèdre nourrit envers son beau-fils Hippolyte, une Phèdre animale qu’Aphrodite, son ombre et son moteur, pousse aux débordements. C’est le jour, Hippolyte ne s’intéresse qu’à Artémis qu’il aime, à la chasse dont elle est la déesse, à la nature et méprise les avances de sa belle-mère… Laquelle se plaindra à Thésée d’un viol imaginaire. Thésée, comme on l’apprend, ressuscite alors le Minotaure qu’il vient d’abattre pour faire obstacle au char d’Hippolyte… Hippolyte meurt, Phèdre se suicide.

On passe à l’acte deux, du jour à la nuit, après un entracte inutile qui disperse à la fois l’attention et la tension. Henze et Peter Mussbach son metteur en scène nous font traverser les miroirs du temps et de l’espace. Tout s’inverse. La salle reflétée sur un écran qui se fait transparent, le noir qui tourne au blanc, la vie d’ici qui se transforme en vie de l’au-delà… Artémis a enfermé Hippolyte dans une cage puis dans une caverne et l’a débaptisé, Phèdre tourne autour de lui comme un vautour autour d’une proie récalcitrante…Hippolyte la repousse encore, ressuscite et se métamorphose en dieu de la forêt. La boucle est bouclée…

Dodécaphonisme et mythologies antiques

En une heure et trente minutes, Hans Werner Henze, natif de Westphalie, citoyen d’Italie depuis les années cinquante, retrouve à 80 ans les vertus du dodécaphonisme de ses premières œuvres tout en restant fidèle à ses passions pour les mythologies de l’antiquité. Sur les paroles du poète Christian Lehnert, auteur du livret, chaque personnage est mis sous la tension d’un instrument, une bande-son préenregistrée éclaire la partition de bruits volés à la nature, chants de cigales, orages…

Toutes les ambiguïtés du désir

L’ensemble est d’une puissance magnétique que les vingt trois solistes de l’Ensemble Modern de Francfort, sous la direction de Michael Boder, ramassée comme un poing fermé, fait jaillir dans tous les interstices du théâtre. Les quatre chanteurs subjuguent par leur force et leur grâce, Maria Riccarda Wesseling en Phaedra hallucinée, timbre chaud, aigus veloutés, Marlis Petersen en Aphrodite et le ténor John Mark Ainsley pour un Hippolyte au crâne ras à la Barthez.

Le rôle d’Artémis, composé pour une alto, est incarné par le contre-ténor Axel Köhler, en costume d’homme, signifiant, qui sait ?, que l’indifférence d’Hippolyte à l’égard des avances de sa belle-mère, viendrait tout simplement de son amour pour les créatures de son sexe. Ce choix est-il du compositeur ou du metteur en scène ? Rien ne le précise et, tout compte fait, cela importe peu. , tant la réalisation de Mussbach qui joue sur toutes les ambiguïtés du désir est d’une parfaite cohérence. La beauté du dispositif scénique de Olafur Eliasson, le carrousel des lumières d’Olaf Freese, la stylisation des costumes de Bernd Skodzig, entre combinaison d’acrobate et smoking revisité, achèvent de faire de cette création l’événement le plus excitant de cette rentrée musicale.

Phaedra, opéra en concert de Hans Werner Henze, livret de Christian Lehnert, solistes de l’Ensemble Modern, direction Michael Boder, mise en scène Peter Mussbach, scénographie Olafur Eliasson, costumes Bernd Skodzig, lumières Olaf Freese. Avec Maria Riccarda Wesseling, Marlis Petersen, John Mark Ainsley, Axel Köhler, Lauri Vasar –
Opéra Royal de La Monnaie à Bruxelles, les 15, 16, 18, 19 & 20 septembre

Crédit photos : Ruth Walz

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