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Critiques / Théâtre

Noire est la couleur

par Stéphane Bugat

Un moment d’exception

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Il est encore possible de vivre des moments d’exception au théâtre. Pour cela, il ne faut pas hésiter à s’éloigner des machineries sentencieuses du théâtre public et des exercices plus ou moins convenus du privé. C’est ainsi que l’on découvre un nouveau lieu, niché au fond d’une cour sombre, dans un coin tranquille du 11e arrondissement. Une cinquantaine de spectateurs est installée sur des bancs, dans ce qui ressemble davantage à un élégant loft pour bobos prospères qu’à une salle de spectacles. On s’attend presque à ce que la maîtresse de maison vienne proposer des petits-fours. L’espace scénique est nu, à même le sol, avec pour seuls objets un cube en bois et un tabouret. Au programme, une pièce de Daniel Keene. Encore lui ! L’inévitable auteur australien de ce début de saison sans éclat. Tous ses défauts, ses approximations, sont au rendez-vous, même si cette pièce est plutôt moins bâclée que celles qui nous ont été infligées jusqu’alors. D’autant que le metteur en scène, Habib Naghmouchin, a choisi la bonne approche. Il s’est mis au service de ses deux interprètes, les incitant, à juste titre, à faire preuve de sobriété, de mesure, d’intériorité. Des recommandations d’autant plus fondées que les deux comédiennes en question avaient tous les atouts pour les appliquer avec discernement.

Noire est la couleur est une pièce sur la violence conjugale. Keene - on peut au moins lui reconnaître cela - a une certaine propension à jeter son dévolu sur les sujets qui mettent à jour les malaises de la société. Ensuite, il est bien embarrassé pour les traiter autrement que par clichés. Mais c’est une autre histoire.
Catherine vient de quitter l’homme avec lequel elle vivait, après avoir été rouée de coups. Elle se réfugie chez Irène, son amie, célibataire, moins par choix que par circonstances, qui comprend mal comment elle a pu accepter si longtemps un si mauvais traitement. Mais Catherine n’a nulle envie de s’expliquer. Errant sans but précis, entre alcool et tabac, elle hésite entre autodestruction et reconstruction.
On l’a dit, cette pièce, plus qu’aucune autre, n’existe que par ses deux interprètes. Cécile Lehn montre très bien ce que peuvent être les hésitations et les inquiétudes d’Irène, une jeune femme d’autant plus troublée par le désarroi de son amie qu’elle n’est pas privée, elle-même, de doutes sur son propre parcours. Elle a aussi le mérite d’accepter, mieux, d’accompagner la présence écrasante de sa partenaire. Corinne Jaber n’est pas une inconnue. Elle a obtenu le Molière de la meilleure comédienne, il y a trois ans, pour sa prestation dans Une Bête sur la lune, mis en scène par Irina Brook. Le choix s’imposait. On ne peut cependant pas dire qu’elle se soit montrée depuis omniprésente. On la redécouvre donc. Mais ce n’est pas une simple redécouverte, c’est un choc. Il lui suffit en effet de quelques instants pour imposer cette Catherine dont la souffrance lui colle à la peau. Ce faisant, la comédienne s’approche de l’idée que l’on peut se faire de la perfection. Cela tient à sa présence, comme envoûtante, à son phrasé - chaque phrase, presque chaque mot, ayant sa nuance - et, plus fondamentalement, à la force, l’intelligence et l’émotion dont elle est ainsi capable. Sa proximité même, là, à quelques centimètres des spectateurs, interdit évidemment tout faux-semblant. Et l’on reste bouleversé par cette mise à nu d’un personnage qui nous devient soudain si proche.
Ce que nous voyons nous conforte en tout cas dans ce qui n’était jusqu’alors qu’une impression à vérifier : Corinne Jaber est bien la comédienne la plus douée, la plus intense et la plus impressionnante du moment. Un talent qui brûle et qui secoue.

Noire est la couleur, de Daniel Keene. Mise en scène : Habib Naghmouchin, avec Corinne Jaber et Céline Lehn. La Boutonnière, jusqu’au 19 décembre. Tél : 01 48 05 97 23.

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