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Critiques / Opéra & Classique

Moscou, quartier des Cerises

par Caroline Alexander

Une opérette chez les Soviets

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L’arbre de Noël de l’Opéra National de Lyon se sera paré cette année du swing inattendu de l’unique opérette composée par le grand russe de l’ère soviétique Dimitri Chostakovitch. Ironique et onirique plongée dans la bureaucratie post stalinienne, mise en tendre dérision par Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. Sous la direction rôdée d’Alexander Lazarev, avec un bouquet de chanteurs venus de l’Est chantant en v.o. et parlant un français aux " rrr " qui roulent.

De tous les géants de la musique russe, Dimitri Chostakovitch (1906-1975) aura été celui dont on a le moins bien compris le parcours. Classé compositeur officiel après avoir été à plusieurs reprises censuré (en 1936 pour son opéra Lady Macbeth of Mzensk) ou fustigé par le régime (par Jdanov en 1948), dignitaire de titres ronflants comme "secrétaire de l’union des compositeurs", Russe dans l’âme jusqu’à la plus petite fibre, il se servit de sa musique comme bouclier. Racontant ses peines et ses combats sous des codes qu’il avait crypté entre les notes et qu’aujourd’hui ses fans musicologues démêlent et déchiffrent en gourmandise.

Un quartier en construction qui a réellement existé

Chostakovitch composait comme d’autres respirent, sans apnée, une œuvre immense où tous les genres se croisent et se conjuguent : tradition romantique et atonalité (vite réprimée), jazz (souvent condamné) et folklore, une quinzaine de symphonies, des quatuors, des opéras, des ballets, des cantates, des chansons - dont un fameux Tahiti Trot inspiré de Tea for Two - des musiques pour plus de trente films. Sans compter quelques incursions sans suite dans la musique dite légère jusqu’à l’aboutissement de ce Tcheriomouchki - Quartier de cerises, contemporain de West Side Story, composé en 1957/1958 à la demande du directeur du Théâtre d’opérette de Moscou. Sur le thème d’un quartier en construction de la banlieue moscovite qui a réellement existé. Une œuvre hybride confectionnée de citations de ses propres œuvres (surtout celles qui furent bannies comme Rayok, une cantate et des clins d’œil à ses compatriotes comme Moussorgski. Une œuvre de pastiches qu’il commença par détester - j’en meurs de honte, écrivait-il à son ami Isaac Glickman - avant de la remanier pour l’adaptation cinématographique qu’en tira Gerbert Rappaport quatre ans plus tard.

Un conte dont les fées ont l’allure d’un jardin magique

Nous sommes dans l’ère kroutchevienne au cœur d’une terrible crise de logement. Des promesses de lendemains qui chantent prennent forme dans la banlieue dite de cerises, à coups de logements sociaux, barres de béton, ascenseurs, vide ordures et passe droits jaillis de la corruption ambiante. Trois duos d’amoureux se détachent d’une foule en quête de toit. Deux jeunes mariés ne pouvant s’installer faute de logis, deux militants croyant dur comme fer à la lutte des classes, deux poètes persuadés que la seule issue se trouve dans le rêve. En contrepoint de ces "bons", les "méchants" ont les traits d’un apparatchik véreux, de sa vénale maîtresse et d’un concierge corrompu. C’est un conte dont les fées ont l’allure d’un jardin magique équipé d’un banc qui fait dire la vérité à ceux qui s’y posent, où le bonheur est dans la lune que les spoutniks d’alors promettaient à tous les damnés du prolétariat.

Le songe d’une nuit d’utopie

De cette histoire entre deux tons, de ce songe d’une nuit d’utopie, Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff ont fait un spectacle de totale poésie et d’humour. Des salles d’un piètre Musée d’Histoire et de Réédification de Moscou au plan en coupe d’appartements HLM inachevés, les décors ont ce parfum d’attendrissante misère propre aux Deschiens, sans charge, avec au contraire des clés de songes, des étoiles en maraude, des feux d’artifices et des pelouses de béton aux fleurs de papier... Les robes imprimées aux larges jupes des années cinquante ont la fraîche élégance du chic qui s’ignore. La jeune troupe presque exclusivement composée de Russes a du rythme, du peps, de la grâce à revendre. Ils dansent, ils chantent dans leur langue, jouent la comédie dans la nôtre avec l’accent de là-bas, ils font rire et fondre de tendresse. Deux comédiens du cru Deschamps leur tendent un miroir du plus pur burlesque. Alexander Lazarev, qui connaît Chosta comme sa poche, entraîne ce monde coloré aux couleurs de la Russie. L’Orchestre et les chœurs de l’Opéra de Lyon suivent comme s’ils étaient chez eux. Un régal.

Moscou, quartier des cerises de Dimitri Chostakovitch, orchestre et chœurs de l’Opéra de Lyon, direction musicale Alexander Lazarev, mise en scène Macha Makeïeff, Jérôme Deschamps, décors et costumes Macha Makeïeff, traduction Macha Zonina, chorégraphie Anne Martin, lumières Dominique Bruguière, avec Ekaterina Shcherbachenko, Elena Bakanova, Pavel Schmulevitch, Svetlana Lifar, Alexander Gerasimov, Andre Morsch, Oxana Shilova, Andreï Ilyushinikov... et les comédiens Robert Horn, Loretta Cravotta. Opéra National de Lyon, les 23, 28, 30 et 31 décembre à 20h, 26 décembre et 2 janvier 2005 à 16h. Tél. : 04 72 45 45. www.opera-lyon.com.

Photo : Gérard Ansellem

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