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Critiques / Opéra & Classique

Macbeth de Giuseppe Verdi

par Caroline Alexander

Musique en fièvre et singulière humanité

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Toute l’énergie de Verdi rassemblée en un souffle ravageur, on l’avait rarement entendue comme ça ! Le jeune chef Teodor Currentzis, grec d’origine, russe de formation, dirige sa musique comme s’il venait d’en accoucher, sans baguette, le corps habité, du buste haletant aux bras envolés, des doigts dansants à la mèche rebelle. L’Orchestre de l’Opéra National de Paris est emporté dans sa lame de fond. C’est magnifique tout simplement et va au cœur des partis pris insolites adoptés par le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov

En septembre 2008, celui-ci, étoile consacrée du théâtre russe, avait fait forte impression au Palais Garnier avec sa réalisation de Eugène Onéguine de Piotr Illitch Tchaïkovski, un spectacle du Bolchoï de Moscou invité par Gérard Mortier en ouverture de saison (voir webthea du 11 septembre 2008). Cette fois c’est de Novossibirsk en Sibérie que nous vient cette coproduction très particulière de la noire tragédie de Shakespeare concentrée et magnifiée par la musique de Verdi.

Plus qu’une transposition dans le temps – au lieu de l’Ecosse médiévale l’action se déroule quelque part en Italie dans les années du Duce - c’est avant tout un retournement de caractère que Tcherniakov opère autour de la personnalité de Lady Macbeth. Elle n’est plus ici l’instigatrice sanguinaire assoiffée de pouvoir, mais une femme amoureuse, une femme sans enfant et qui reporte sur son homme tout le poids d’une maternité qui lui a échappé. Il est un brave type un peu veule et sans grande ambition. Elle a pour lui des rêves de grandeur et de réussite, elle le veut grand, vainqueur, et pour lui rien ne sera trop beau ni trop difficile, tout sera fait jusqu’au crime…

Des bourgeois arrivistes piégés par un destin qui leur échappe

Les rondeurs et le beau visage lisse de Violeta Urmana en font idéalement cette femme qui materne jusque dans le sang. Et la voix puise dans de somptueuses ressources des aigus qui vont jusqu’au cri que quelques rares vibratos n’arrivent pas à enlaidir. Que le Macbeth de Dimitris Tiliakos déploie un timbre sans grande nuance devient anecdotique, tant son physique et son jeu correspondent à l’homme sans envergure, que lui fait interpréter Tcherniakov. Pour ce dernier, les Macbeth ne sont rien de plus qu’un couple de bourgeois arrivistes piégés par un destin qui leur échappe et que seule leur souffle la rumeur publique. Les sorcières se sont fondues dans la foule, réduites à des apparitions nées dans un cerveau malade. De même la forêt de Birnam a disparu au profit d’une cohue en exode et en armes. Banco (Ferrucio Furlanetto solide et sans surprise), Macduff (lumineux Stefano Secco) et tous les autres sont un peu orphelins de ces éclipses.

Des maisons alignées comme des cabines de bain

Le décor essentiellement fondé sur des images filmées en vidéo se déroulant pratiquement en continu constitue lui aussi l’un des points faibles d’une réalisation qui ne manquent pourtant pas de cohérence. Perdues dans une masse anonyme, les sorcières se font à peine entendre et réduisent les prédictions à une sorte de qu’en dira-t-on confus, les projections qui tournent en boucle ne situent plus l’action dans un pays, ni même dans une ville, mais ramènent l’espace -vu d’avion ou d’hélicoptère ? -, à une bourgade de maisonnettes alignées autour de jardinets comme on peut en voir sur des plans touristiques obtenus par Internet.. Quand elles deviennent un décor à part entière pour entourer, de face, la place publique elles ressemblent, agrandies, à ces cabines de bains que l’on trouve sur les plages de Trouville ou Scheveningen. Des gros plans sur les maisons défilent, l’une d’elles, la plus grande, la plus cossue, bascule, une fenêtre s’ouvre et voilà que se profile le salon du couple, cheminée, feu ouvert, lustre à breloque et mobilier bourgeois. En fin de parcours on retrouve le même décor, mais cette fois incendié et pillé, avec ses murs qui s’effondrent à vue sous l’impact des tirs.

Macbeth est entré au répertoire de l’Opéra National de Paris en 1984 sous la direction de Georges Prêtre dans une mise en scène du grand homme de théâtre que fut Antoine Vitez. Une production qui, un quart de siècle plus tard, continue de tracer des ondes dans la mémoire. Ce grand escalier conçu par Yannis Kokkos où s’échelonnent les marches du pouvoir ou encore la scène du banquet quand Macbeth halluciné croit voir le fantôme de Banco qu’il vient de faire assassiner, ne s’oublient pas. Vitez l’avait laissé présent à table, immobile sous un puits de lumière, apparition glaçante qui déclenchait comme une évidence la folie du monarque usurpateur.

Dmitri Tcherniakov signe un point de vue de plus, certes vif, intelligent, efficace et d’une troublante humanité. Ces qualités en feront-elles une référence ? Rien n’est moins sûr.

Macbeth de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave d’après Shakespeare. Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Teodor Currentzis (et Petr Belyakin le 17 avril), mise en scène, décors et costumes de Dmitri Tcherniakov, lumières Filshtinsky, chef des Chœurs . Avec Dimitris Tiliakos, Ferrucio Furlanetto (et Dmitri Ulyanov les 5 & 8 mai), Violeta Urmana (et Larisa Gogolevskaya les 29 avril et 5 mai), Stefano Secco (et Oleg Videman les 5 & 8 mai), Natascha Constantin, Alfredo Nigro, Yuri Kissin.

Coproduction avec l’Opéra de Novossibirsk

Opéra Bastille les 4,7,10,13,17,20,23,29 avril, 5 & 8 mai à 19h30, le 26 avril à 14h30

+ 33 (0)8 92 89 90 90 - www.operadeparis.fr

Crédit photos : Ruth Walz / Opéra national de Paris

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