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Critiques / Opéra & Classique

Lulu, d’Alban Berg

par Caroline Alexander

Poupée de glace, poupée de sang

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Est-elle victime ou bourreau ? Putain des villes ou reine des salons ? Qui est Lulu, la mystérieuse, la sulfureuse, née de l’alchimie de L’esprit de la Terre et de La Boîte de Pandore, deux pièces de Frank Wedekind dont Pabst tira le film qui immortalisa Louise Brooks et dont Alban Berg fit le sujet de son dernier opéra ? Œuvre difficile où le compositeur de Wozzeck délaisse par moments le dodécaphonisme hérité de son maître Schönberg pour renouer avec la tonalité et qu’il laissa inachevée. Créée en 1937, après la mort de son auteur, il a fallu attendre 1979 pour qu’une version complète achevée par Cerha soit produite au Palais Garnier de Paris, dans une mise en scène de Patrice Chéreau, devenue légendaire. Teresa Stratas y incarnait une Lulu presque mystique qui n’a jamais été oubliée. Car les Lulu idéales sont rares sur le marché des voix d’or du lyrique. Si bien que l’œuvre est rarement jouée.

Une immense armoire funéraire

Ainsi à Strasbourg, où elle n’avait jamais été représentée, elle fait figure d’événement. Un beau défi pour l’Opéra National du Rhin, relevé en intelligence par le metteur en scène Andreas Baesler et en musicalité par le chef Günter Neuhold, un familier des pièges de cette partition qu’il avait déjà affrontée avec brio il y a deux ans à Toulouse. C’est la cohérence et la lisibilité qui semblent avoir guidé l’inspiration du réalisateur allemand. Partant d’un point de vue qui colle parfaitement à l’humeur de l’œuvre, à sa désespérance morbide : l’omniprésence de la mort qui scelle les destins de tous les protagonistes. Soit, dès la première image, à côté d’un haut mur carrelé vert sale, une morgue avec ses douze tiroirs en chambre froide pour douze cadavres dont on contera les tribulations. Cette immense armoire funéraire va d’une scène à l’autre, se transformer, se recouvrir ici d’une tapisserie géante, là d’un rideau de scène pourpre, où encore se découper en carrés réguliers reproduisant les morceaux du portrait que le peintre fera de Lulu au prix de sa vie. C’est plein d’idées, d’astuces et d’imagination, jamais gratuit ou provocateur, toujours juste. Les costumes embrassent le vingtième siècle avec une évidence tranquille sans en avoir jamais l’air de servir de déguisement. Lulu est de toutes les modes, garçonne au casque de cheveux noirs des années vingt du film de Pabst, vamp platinée à la Jean Harlow ou à la Marilyn Monroe, enfin punkette en mini jupe de cuir et perruque flamboyante.

Une sorte de sale gamine insensible

Le jeune soprano allemand Melanie Walz a la lourde tâche d’incarner ce feu follet érotique et maudit pour lequel les hommes meurent et les femmes se sacrifient. Silhouette et voix sont menues, l’allure est celle d’une adolescente égarée dans le monde des adultes. Plus capricieuse que séductrice, elle fait de l’héroïne une sorte de sale gamine insensible que le sort va peu à peu accabler. Poupée de glace, poupée de sang, aux révoltes bridées et aux aigus filetés. Elle est mignonne, touchante, pas vraiment convaincante, point faible d’une distribution par ailleurs excellente jusque dans les plus petits rôles. De Eric Huchet, le peintre au cœur fragile à Fabrice Dalis, Alwa tourmenté d’amour, en passant par René Schirrer, Michel Texier ou Suzanne Reinhardt. Avec des mentions toutes spéciales à la merveilleuse Hedwig Fassbender, toute de noblesse et d’élégance, superbement en voix dans le rôle de la comtesse Geschwitz, à l’inusable Franz Mazura, aux 82 étés, aussi parfait en Schigolch lubrique comme il l’avait été, il y a 26 ans, en docteur Schön. Ce personnage-clé, ici habité de façon bouleversante par Dale Duesing, au jeu de tragédien et à au timbre de lave incandescente.
Günther Neuhold porte à bout de baguette la phalange de L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, avec précision et acuité mais avec moins de brillance et de tension qu’il ne l’avait fait à Toulouse. Mais c’était peut-être, ce soir-là, l’effet de ces « premières » que le trac dévore.

Lulu d’Alban Berg, d’après L’Esprit de la Terre et La Boîte de Pandore de Frank Wedekind, créé le 2 juin 1937 dans sa forme inachevée, puis le 24 février 1979 dans sa version complétée par Friedrich Cerha - Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction Günter Neuhold, mise en scène Andreas Baesler, décors Andreas Wilkens, costumes Suzanne Hubrich, lumières Gérard Cleven. Avec Melanie Walz, Hedwig Fassbender, Suzanne Reinhard, Dale Duesing, Franz Mazura, Eric Huchet, René Schirrer, Fabrice Dalis, Paul Gay, Michel Texier... Opéra National du Rhin à Strasbourg les 10, 13, 15, 22 juin à 20h, le 19 à 17h (03 88 75 48 00), La Filature à Mulhouse, le 1er juillet à 20h, le 3 à 17h (03 89 36 28 28).

Photo : Alain Kaiser

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