Les Précieuses ridicules, de Molière

Métamorphosées en influenceuses par Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux, les Précieuses ridicules sont méconnaissables

Les Précieuses ridicules, de Molière

Adapter. Actualiser. Donner un coup de jeune.... Aucune de ces expressions ne conviendrait pour caractériser la mise en scène de Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux qui rendent méconnaissables Les Précieuses ridicules, première pièce imprimée de Molière, courte comédie satirique en un acte et en prose qui, en 1659, lui vaut un succès immédiat. Les deux jeunes acteurs de la Comédie française ont reçu carte blanche de la part du patron de la maison, Éric Ruf, pour marquer l’année Molière d’une mise en scène non conventionnelle dans la Salle du Vieux Colombier en intégrant leur marque de fabrique, à savoir la musique, jouée, chantée et parfois dansée. Pas la musique ancienne des comédies-ballets à la Lully mais la musique contemporaine de leur crû, entre pop et jazz.

En alliant dramaturgie et musique, les deux jeunes acteurs/musiciens qui se sont rencontrés sur Comme une pierre qui... (sur Bob Dylan) et ont co-mis en scène Les Serge (sur Gainsbourg) s’intéressent moins au culte de la langue sophistiquée, au jargon galant et ridicule pratiqué par les précieuses qu’à leur dépendance à être regardées, vues, enviées, à être à la mode et dans la mode. Ce décentrage suppose quelques sacrifices sur les morceaux de bravoure langagiers bien connus de la pièce, traités par-dessus la jambe. Pas de tirade soignée, donc, mais des répliques expédiées à toute vitesse par des acteurs très jeunes et des exhibitions dans des costumes, des coiffures et des postures au-delà de l’extravagance. Le but est de se distinguer comme dans Tik-Tok, d’avoir l’illusion d’être une star comme dans la Star Académie, d’être suivie par des milliers de followers comme le sont les influenceuses.

Ce voyeurisme est favorisé par la disposition de la scène en bifrontal, le public se situant de part et d’autre des protagonistes. Sur le plateau règne un désordre qui donne des indices quant à la situation des personnages : les deux cousines provinciales, Magdelon (Séphora Pondi), fille de Gorgibus, et Cathos (Claire de la Rüe du Can), sa nièce, viennent de débarquer à Paris et aménagent leur nid. Mais au lieu d’y chercher un mari (comme le veut leur père/oncle), elles ambitionnent de faire de leur appartement « the place to be », avec ses objets d’art plus ou moins kitsch, ses installations, ses livres entassés pêle-mêle. Un lieu à la pointe du hype, cadre à des performances artistiques qu’elles soient littéraires, plastiques ou musicales. En un mot un lieu dont tout le monde parlerait et où tout le monde voudrait être.

D’emblée, elles n’ont que mépris pour le mariage et les prétendants proposés par Gorgibus (invisible, en voix off sur téléphone portable) : les (vrais) aristocrates La Grange (Stéphane Varupenne à la guitare) et Du Croisy (Sébastien Pouderoux à la console) qu’elles jugent insuffisamment galants. En revanche, elles tombent en pâmoison devant l’ouvrier Mascarille que les deux éconduits, déterminés à se venger, ont déguisé en marquis.

Fameux madrigal

C’est là que se situe le climax de la mise en scène : le numéro chanté de Mascarille (impayable Jérémy Lopez) avec son fameux madrigal : « Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur, module-t-il à perdre haleine, Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur ! ». L’improvisation s’étire de variation rap en jam session. C’est désopilant d’autant plus que le son est déformé de façon grotesque par le micro. Mais cela dure un peu trop longtemps.

Fulgurante, en revanche, est la « descente » de Cathos qui, lorsque la supercherie lui est brutalement dévoilée, s’acharne de toute sa rage sur la guitare de La Grange qu’elle brise en mille morceaux, révélant ainsi son infantilisme, sa fragilité touchante. Quant à sa cousine, manifestement pas guérie, elle ramasse les débris et tente de les assembler au mur pour en faire une œuvre d’art. Et la montrer. Pour que tout recommence comme avant ...

« Les Précieuses ridicules », de Molière, mise en scène Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux, jusqu’au 8 mai au Vieux-Colombier, www.comedie-francaise.fr Avec Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Jérémy Lopez, Noam Morgensztern, Claire de La Rüe du Can, Séphora Pondi, Lola Frichet, Edith Séguier. Scénographie : Alwyne de Dardel. Costumes : Gwladys Duthil. Lumières : Kevin Briard. Musique originale : Vincent Leterme. Arrangements musicaux : Vincent Leterme, Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux. Assistanat à la mise en scène : Aurélien Hamard-Padis.
Photo Vincent Pontet

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de sa...

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