Nancy - Opéra National de Lorraine - jusqu’au 30 avril 2009
Le Messie de Georg Friedrich Haendel
Mise en théâtre d’une musique qui n’en demande pas tant
- Publié par
- 27 avril 2009
- Critiques
- Opéra & Classique
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Irrévérence ? Lecture au troisième degré philosophique ou théologique ? La production théâtralisée du Messie de Haendel actuellement à l’affiche de l’Opéra National de Lorraine laisse perplexe. Même si mettre en scène un oratorio comme un opéra ou une pièce de théâtre est entré dans l’air du temps. Il y a quelques semaines à peine l’Opéra National du Rhin en réussissait brillamment la gageure avec la transposition scénique de Jephta du même Georg Friedrich Haendel par Jean-Marie Villégier (voir webthea du 31 mars 2009).
D’Alsace en Lorraine, la maison d’opéra de Nancy présente donc à son tour, en coproduction avec le Theater an der Wien de Vienne, la mise en théâtre d’un autre oratorio du très prolifique Haendel, et franchit une étape supplémentaire en passant de l’oratorio dramatique à l’oratorio sacré. Car ce Messie n’est pas le premier venu puisé dans la trentaine d’oratorios qu’il composa, il en est le plus célèbre et le plus mystique. Contrairement à tous les autres celui-ci ne raconte pas d’histoire mais aligne en ferveur des instants de vie et de divinité, des allusions en quelque sorte au destin de l’homme devenu Dieu. Un patchwork que l’auteur du livret, Charles Jennens tira davantage des Psaumes et des Prophètes de l’Ancien Testament que des Evangiles. En leur temps ces allusions renvoyaient à la vie quotidienne et à la pratique du culte.
Culotté, dépaysant, bizarre...
Est-ce ce contexte qui poussa le metteur en scène allemand Claus Güth à superposer à la musique de Haendel et au texte de Jennens des images, des tranches de vie, une trame peut-être qui renvoient aux soucis de notre siècle ? C’est culotté, dépaysant, bizarre. Le plus étrange dans ces transpositions à première vue gratuites étant leur adéquation avec la musique.
Tout se passe apparemment dans les couloirs, les chambres et les salons de l’un de ces hôtels impersonnels d’une chaîne internationale. Moquette sable aux dessins pastel, murs gris, enfilade de portes blanches – il ne leur manque que les numéros -, et mobilier fonctionnel dans les pièces suivant leur usage. Une tournette actionne les passages d’un lieu à l’autre, et ça tourne beaucoup. Des personnages se détachent aux identités indéfinies constituant une sorte de quiz mental où l’on cherche à déterminer qui est qui suivant leur allure, suivant leur tessiture : Les deux sopranos - les excellentes Veronica Gangemi et Cornelia Horak – figurent-elles Marie et Marie-Madeleine ? La basse – formidable Nigel Smith – est-il l’ami, le frère, le disciple ou les trois à la fois ? L’alto – que chante de sa voix fruitée de contre-ténor Max Emmanuel Cenci – fait-il office de témoin ou de narrateur ? Est-ce un prêtre, un pasteur, l’un ou l’autre des apôtres qu’incarne le ténor Sébastien Droy ? Le choeur quant à lui, selon les besoins, se rétrécit en famille ou s’élargit en foule tout en se livrant à un mystérieux ballet de mains et de bras – les chanteurs du chœur Arnold Schoenberg s’y plient en souplesse irréprochable.
La gestuelle du langage des sourds-muets
Et Jésus ? Partout et nulle part, incarné ou réincarné en chacun peut-être, par bribe ou par reflet, chez ce cadre en col blanc joué par un danseur (Paul Lorengen, fantomatique) qui subit brimades et souffrances et qui finit par se suicider. A moins que ce ne soit un crime déguisé… Enfin, comme pour souligner l’universalité du message, une actrice accompagne l’action en faisant danser ses mains et ses doigts pour communiquer son contenu dans la gestuelle du langage des sourds-muets…
En lever de rideau quand la prophétie annonce que Dieu sauvera l’humanité on assiste à un cérémonial d’obsèques, cercueil, couronnes, famille endeuillée, pasteur, prières… on glisse d’une prophétie à l’autre, d’une scène de genre à l’autre, l’annonce du jugement, de la révélation divine, de la nativité, une femme enceinte, un bébé, un homme perdu dans un couloir, une femme de ménage, une foule anonyme se pressant contre les murs pour écouter aux portes, un gamin sur un tricycle…
« He was despised and rejected of men … il était dédaigné et méprisé des hommes » : sur le grand air de l’alto en deuxième partie, l’homme muet, le col blanc, est violemment rejeté par une sorte de conseil d’administration, il erre dans le couloir, est pris de malaise, se roule par terre en proie à une crise d’épilepsie… Passion dont la croix est le mal vivre.
La pertinence d’un drôle de jeu de rôle
Claus Güth transforme le Messie en jeu de piste. Chacun peut jouer au détective ou simplement se laisser aller ce qui entraîne quelques moments de belle intensité et d’émotion tant la structure de cette remise en forme est habilement conçue et le plus souvent colle à la pression musicale. La pertinence de son drôle de jeu de rôles se traduit surtout dans le chant : les solistes, soudainement investis de personnages s’expriment avec une intensité inhabituelle, plus profonde et plus colorée que quand ils chantent en version de concert traditionnelle.
L’œil est tellement sollicité que l’oreille en devient distraite, ce qui dans le cas de l’Ensemble Matheus et de son chef Jean-Christophe Spinosi est un moindre mal. Sa direction brouillonne, s’égare sans jamais atteindre une cohérence et encore moins de flamme. Ce n’est pas la première fois que Spinosi peine à trouver un équilibre. Pour Véronique de Messager au Châtelet, pour Cosi fan Tutte de Mozart au Théâtre des Champs Elysées ses battues sans inspiration avaient déjà déçus (voir webthea des 25 janvier et 20 novembre 2008). Reste à espérer que ce sera la dernière.
Le Messie de Georg Friedrich Haendel, livret de Charles Jennens, ensemble Matheus direction Jean-Christophe Spinosi, Choeur Arnold Schoenberg direction Erwin Ortner, mise en scène Claus Güth, décors et costumes Christian Schmidt, chorégraphie Ramsès Sigl. Avec Veronica Cangemi, Cornela Horak, Max Emmanuel Cencic, Sébastien Droy, Nigel Smith, Paul Lorengen.
Coproduction avec le Theater an der Wien de Vienne
Nancy, Opéra National de Lorraine, les 24, 28, 29, 30 avril à 20h, le 27 à 15h
03 83 85 33 11 - 03 83 85 30 60 – www.opera-national-lorraine.fr
Crédit photo : ©opera national de lorraine





