Le Dragon d’Evgeni Schwarz

Un faux conte de fées

Le Dragon d'Evgeni Schwarz

Il semble bien que le théâtre 13 et même L’Avant-Scène Théâtre, qui a publié la traduction du Dragon par Simone Sentz-Michel, se trompent sur l’orthographe de Schwarz. Ils l’écrivent avec un t (Schwartz), graphie que n’adopte aucune encyclopédie. Voilà qui prouve que le théâtre 13 – à présent doté d’une magnifique deuxième salle - aurait pu travailler à fournir au spectateur un programme plus complet, donnant davantage d’informations sur l’auteur. Sur cet Evgeni Schwarz dont, certes, le théâtre est connu (auparavant, ce Dragon a été monté notamment par Benno Besson et Christophe Rauck) on sait finalement peu de choses. Ses contemporains, Boulgakov et Erdman (dont Stéphane Douret avait monté Le Mandat naguère), sont mieux repérés. Comme eux, Schwarz fut victime de la censure stalinienne presque toute sa vie. On eût aimé avoir un minimum de biographie sur cet homme de théâtre-écrivain qui devait attendre une vingtaine d’années avant que la moindre de ses pièces fût autorisée à la représentation.

Le Dragon, dont on ne nous précise même pas qu’il a été écrit en 1943 (et ne fut créé qu’en 1962), est un combat en deux temps. Il y a d’abord un effrayant dragon qui terrorise une petite ville ; le jeune Lancelot vient le défier et triomphe de lui. Mais c’est un autre homme qui s’attribue l’élimination du monstre et impose à son tour sa loi, sa manière de corrompre, son népotisme et ses visées matrimoniales. Lancelot, qui avait disparu, reviendra. Et justice sera faite ! Schwarz, on le voit, utilise les trames de contes existants mais les détourne jusqu’à la caricature et au fantastique à résonance politique. Là, il entendait dénoncer les nazis mais la charge de sa comédie était si violente que les staliniens s’y reconnurent et mirent le holà. On ne se moque pas impunément des dictateurs voisins quand on vit sous la coupe d’un dictateur.

Stéphane Douret, à la tête de sa compagnie L’Omnibus, a pris des risques peu courants : vingt acteurs en scène, beaucoup de costumes, un décor insolite et quelques effets spéciaux. Il est récompensé de son intrépidité car la soirée, dans son cadre à la fois géométrique et fantaisiste (un trône pyramidal entre deux allées de pots de fleurs géants), trouve parfaitement le ton qui est celui d’un faux charme, d’une séduction mensongère. Toute cette beauté renvoie à une effroyable laideur ! Le spectacle, assez long, eût gagné à démarrer plus vite (on n’a pas osé faire des coupes) et devient plus percutant au fil de l’action. Roman Cottard est un excellent Lancelot (on ne lui reprochera que de terminer sur le ton de la rage, alors que la colère chez Schwarz est voilée, de façon à être ainsi devinée et dégustée par le spectateur). Jean-Paul Farré donne sa réjouissante singularité au rôle de Charlemagne. Leurs partenaires assurent une distribution complexe et bariolée. On admire particulièrement la scène de la lutte contre le dragon où tout est suggéré et rien n’est représenté. Douret a su monter à l’endroit et à l’envers ce formidable conte où tout se lit dans l’autre côté du miroir.

Le Dragon de Evgeni Schwarz, traduction Simone Sentz-Michel (Editions l’Avant-Scène Théâtre), mise en scène de Stéphane Douret, musique et son de Vincent Artaud, conception textile de May Katrem, costumes de May Katrem et Camille Guéret, scénographie de Héloïse Labrande et Damien Rivalland, lumières de Julien Barbazin, chorégraphe associée de Yano Iatridès, effets spéciaux de Nicolas Audouze, Maquillage d’Audrey Millon, dramaturgie de Marina Abelskaïa, avec Anne Barbot, Catherine Bloch, Florent Cheippe, Cédric Colas, Romain Cottard, Alexandre Delawarde, Ludovic Ducasse, Etienne Durot, Jean-Paul Farré, Thomas Horeau, Tristan le Goff, Agathe L’huillier, Igor Mendjisky, Alexandra Naoum, Damien Rivalland, Benoît Séguin, Maïté Simoncini, Philippe Spiteri, Guillaume Veyre, Mathias Zakhar. Théâtre 13/Seine (la deuxième salle, près de la Bibliothèque François Mitterrand, tél. : 01 45 88 62 22), 19 h 30 et 20 h 30 selon les jours, dimanche 15 h 30.
(Durée : 2 h 15).

photo Luc Pointereau

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter depuis un quart...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook