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Critiques / Opéra & Classique

La femme sans ombre/Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss

par Caroline Alexander

Requiem en féerie pour les enfants non nés

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C’est le plus opulent des opéras de Richard Strauss, le plus étrange, le plus mystique mais aussi le plus rarement représenté. Il exige, il est vrai, des moyens considérables que le Vlaamse Opera de Belgique a su réunir, d’abord à Gand puis à Anvers, dans une production qui allie parfaitement la magie des décors à celle de la musique. Car la magie plane au cœur de ce conte initiatique où le réel et le spirituel se fondent dans l’espoir de créer un monde plus juste et plus fraternel.

Pour la quatrième fois Richard Strauss (1864-1949) et le poète et dramaturge Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) font alliance dans l’élaboration d’un opéra. Après Elektra, la tragique, Le chevalier à la rose si léger et souriant, et la joyeusement ironique Ariane à Naxos, La Femme sans ombre, conçue durant les années de la première guerre mondiale, née en 1919 à l’Opéra de Vienne aborde les rives de la philosophie et de la métaphysique. Trois mondes s’y côtoient : celui de l’invisible, les Esprits et les Ombre qui régissent l’air, celui des puissants qui règnent sur le monde visible et celui des humbles qui travaillent pour survivre. Du premier est arrivée sur terre une gazelle qui, blessée, deviendra une femme inaboutie car privée d’ombre c’est à dire stérile, le deuxième est régi par un empereur qui s’éprendra de cette femme et en fera l’impératrice de son empire, dans le troisième, un brave ouvrier-teinturier se querelle avec sa femme qui refuse de lui faire un enfant.

L’impératrice non seulement veut mais doit à tout prix assurer une descendance à son époux sans quoi celui-ci sera transformé en statue de pierre. L’ultimatum est clair : il lui reste trois jours pour obtenir cette ombre qui fera d’elle un être capable d’enfanter. Sa nourrice, être méphistophélique venu d’ailleurs, va proposer un troc du diable à la teinturière : son ombre contre l’assurance de la beauté et de la fortune…

Féerie et moralité

Féerie et moralité : Strauss et von Hofmannsthal lorgnaient du côté d’une certaine Flûte Enchantée mais sur leur alliance de texte et de musique c’est papa Wagner qui veille, sa luxuriance orchestrale, son art de manipuler les contradictions et son romantisme balayeur de grands sentiments. Il y a de l’extravagance, de la violence, de la folie même dans la partition – ce requiem pour enfants non nés - tout comme dans l’histoire. Jusqu’au dénouement d’apaisement et d’humanisme.

Trois actes, neuf scènes, autant de changement de lieux et d’atmosphère : rendre tout cela lisible constitue un défi de taille que la mise en scène, les décors et lumières du Suisse Marco Arturo Marelli, relèvent avec brio et poésie. Il connaît bien Strauss dont il a déjà monté plusieurs opéras, et celui-ci, chef d’œuvre touffu, grandiose et secret lui livre bon nombre de clés. Panneaux pivotants sur une scène tournante, en mouvement presque constant, des murs aux carreaux gris et bleus, d’autres de béton opaque, des étoiles baladeuses, l’univers de ceux d’en haut avec leurs vitrines muséales, leurs uniformes pimpants, et le monde d’en bas, l’atelier du teinturier, le linge empilé dans des caissons grillagés, quelques chaises de bois brut, puis le monde d’entre deux mondes, où la femme sans ombre se reflète, erre et se multiplie dans des jeux de miroirs…

Direction d’acteurs précise et psychologique

La direction d’acteurs n’est pas en reste : précise et psychologique avec quelques pointes d’humour dans le jeu présent-absent de la soprano Marion Amman, l’impératrice en quête de l’ombre d’elle-même, une voix t claire, sans grande puissance mais gracieuse, comme si elle se trouvait constamment ailleurs. Jon Villars, magnifique heldentenor américain donne à l’empereur son envergure et son charisme. Thomas Johannes Mayer baryton basse allemand incarne pour la première fois le bon Barak et lui offre sa chaleur vocale et physique, Stephanie Friede, soprano américaine, a du punch, de la répartie en teinturière rebelle à sa condition d’ouvrière et de femme, mezzo de belle envergure et belle comédienne Natascha Petrinsky s’offre la coquetterie de se vieillir en nourrice diabolique, Werner Van Mechelen toujours excellent chausse des échasses pour figurer le messager des Esprits.

L’orchestre symphonique du Vlaamse Opera a beau être à l’étroit dans la salle et la fosse (débordée dans les loges d’avant scène), il réussit, sous la direction à la fois ample et mesurée d’Alexander Joel, à rendre vivantes les couleurs de cette musique qui tantôt murmure, tantôt explose mais sans jamais couvrir les voix.

Die Frau ohne Schatten/La femme sans ombre de Richard Strauss, livret de Hugo von Hofmannsthal, orchestre symphonique du Vlaamse Opera direction Alexander Joel, choeur et choeur d’enfants du Vlaamse Opera, direction Graham Cox et Hendrik Derolez, mise en scène, décors et lumières Marco Arturo Marelli, costumes Dagmar Niefind. Avec Jon Villars, Marion Ammann, Tanja Ariane Baumgartner, Thomas Johannes Mayer, Stephanie Friede, Werner Van Mechelen, Christopher Lemmings…

Anvers, Vlaamse Opera les 27, 30 avril, 3, 6, 11 mai à 19h, le 8 mai à 15h.

0032 70 22 02 02 – www.vlaamseopera.be

Crédit photos : Werner Kmetitsch

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