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Critiques / Comédie & Humour

La Locandiera

par Stéphane Bugat

Maître du jeu

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Il n’est pas si fréquent pour le théâtre du XVIIIe de construire une pièce autour d’un personnage féminin. C’est le premier mérite de cette pièce de Goldoni qui en profite pour dresser un tableau ironique de la hiérarchie sociale d’alors, de ses codes et usages. Par la même occasion, il fait une brillante démonstration autour de la manière de conduire un récit alerte, avec juste ce qu’il faut de fausses pistes, avec également son lot de personnages solidement typés et une fin certes heureuse mais non dépourvue d’ambiguïtés.

La ravissante Mirandolina

Nous sommes donc dans une élégante auberge tenue par la très ravissante Mirandolina. Celle-ci, à la mort de son père, lui a fait serment d’épouser le fidèle Fabrizio qui, en attendant cette issue dont il rêve, se comporte en zélé serviteur de la belle. Car pour l’heure, Mirandolina, soucieuse d’assurer la réputation et la prospérité de son établissement, joue astucieusement de l’attrait qu’elle exerce sur une brochette de gentilshommes rivalisant pour capter ses faveurs. Il y a là le marquis de Forlipopo, qui fait d’autant plus de cas de son titre qu’il a dilapidé sa fortune ; il y a également son exact contraire, le Comte d’Albafiorita, aimable et fortuné libertin. Seul à s’afficher hautement insensible aux charmes de la maîtresse des lieux, le Chevalier de Ripafratta, dont la défiance à l’égard des femmes semble d’ailleurs inébranlable. C’est évidemment cela qui attire Mirandolina. En guise de défi, elle se fait force de rabaisser le réticent au rang de ses admirateurs. Et elle use pour cela de toute la gamme des nombreux subterfuges dont elle est capable. Ce qui ne l’empêchera pas, au final, de s’en remettre à la paisible destinée que lui assure Fabrizio.

Un pur bijou

Inutile de dire que la pièce est un pur bijou, riche de ses dialogues et de ses rebondissements, construite comme une mécanique de précision. Un modèle du genre. Pour sa mise en scène, Alain Sachs a eu le bon goût de ne pas chercher midi à quatorze heures. Un texte et des comédiens finement distribués, voilà l’essentiel. Et qu’importe le décor d’une évidente banalité ! On lui pardonne même d’abuser un peu lourdement des apartés qu’affectionne l’auteur, en plantant ses interprètes à l’avant scène, face au public, ce qui se conçoit mieux au boulevard que dans la comédie italienne de la grande tradition. Car pour ce qui est des comédiens, il a visé juste.

Pierre Cassignard, véritable maître du jeu

José Paul, alias marquis de Forlipopo est parfait. Exaspérant. On le giflerait. Alexandre Brasseur a cette distance mi-désabusée, mi-élégante qui sied au Comte d’Albafiorita. Avec sa réserve maladroite, Pierre Olivier Mornas traduit justement la pénible attente de Fabrizio, finalement récompensée comme on l’a vu. Quant à Cristiana Reali, inutile d’insister sur son charme. Elle fait aussi preuve, ici, d’une fougue sympathique. C’est tout juste s’il lui manque ce je ne sais quoi de présence, de rayonnement et d’autorité qui caractérisent pourtant son personnage. En la circonstance, on n’y prête guère attention. Car ce spectacle est aussi l’occasion d’un époustouflant hold-up. Bien que son personnage du chevalier soit quelque peu maltraité, Pierre Cassignard, avec un souffle, un brio, une force inépuisables, se débrouille pour s’imposer comme le véritable maître du jeu. A le voir souffrir et s’époumoner, résister et rendre grâce, on a l’impression de vivre un de ces moments rares où explose un acteur d’exception.

La Locandiera, de Carlo Goldoni, adaptation Paola Dussoubs, mise en scène d’Alain Sachs, avec Cristiana Reali, Pierre Cassignard, Alexandre Brasseur, José Paul, Sophie Bouilloux, Cerise, Grégory Gerreboo, Pierre Olivier Mornas et Jean-Pierre Solves. Théâtre Antoine. Tél : 01 42 08 77 71.

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