Accueil > La Juive de Jacques Fromental Halévy et Eugène Scribe

Critiques / Opéra & Classique

La Juive de Jacques Fromental Halévy et Eugène Scribe

par Caroline Alexander

Plaidoyer pour la tolérance et la fraternité

Partager l'article :

A Paris, on ne l’avait plus vue sur le fronton d’un théâtre depuis 1934. Elle vient de sortir de ce long purgatoire à l’Opéra Bastille et met en éveil à la fois nos oreilles et nos consciences. Par la redécouverte d’une musique somptueuse et par une histoire qui n’a pas fini de nous interpeller. La Juive que Jacques Fromental Halévy composa sur un livret d’Eugène Scribe, fleuron du « grand opéra à la française » si cher au 19ème siècle reprend donc sa place dans le répertoire de notre opéra national et c’est justice. Le triomphe remporté le soir de la première de sa nouvelle et superbe production, malgré les aléas causés par la grève des éclairagistes, en témoigne.

Les modes passent, les œuvres restent

Que par son titre, son sujet et les origines confessionnelles de son compositeur, cette Juive ait connu une éclipse durant les années noires du national socialisme et du pétainisme, se conçoit.. Mais après ? Question de vogue et de diktats musicaux. Les théoriciens de l’atonalité de Darmstadt ont sans doute contribué à mettre au rancart un grand nombre musiques et de musiciens. Les grandes fresques lyriques des Meyerbeer, Rossini, et autres Auber en firent, entre autres, les frais. Mais les modes passent, les œuvres restent. Ici ou là elles reprennent la place qui leur est due. Mais leur disgrâce passagère a également des causes d’ordre pratique et économique : innombrables décors, ballets en rafales, débauche de figurants et tutti quanti, sans compter les prouesses vocales exigées.

JPEG - 15.3 ko
Neil Shicoff (Eléazar) Anna Caterina Antonacci (Rachel)

« Rachel, quand du Seigneur » entré dans le langage

Créée en 1835, La Juive a connu dès sa première représentation un triomphe qui en fit carrément un mythe. C’est elle qui fut choisie pour inaugurer 40 ans plus tard le Palais Garnier. Six cents représentations avant le tomber de rideau de 1934 : on frôle le record. Au point que son grand air « Rachel, quand du Seigneur… » était entré dans le langage comme « La Fleur que tu m’avais jetée » de Bizet ou le « Que diable allait-il faire dans cette galère » de Molière. A l’entendre aujourd’hui on est saisi à la fois par la richesse de sa pâte sonore et par son humanité. Impossible de ne pas associer ses couleurs à celles du Don Carlos que Verdi composa en français plus de trente ans plus tard. Entre le cardinal Brogni privé de l’amour de sa fille et Philippe II, privé de l’amour de sa femme la filiation saute aux oreilles…

La Juive dérange parce qu’elle dénonce. Elle stigmatise les fanatismes religieux et politiques, les aveuglements et la barbarie qui en découlent. . Elle est, par excellence, la tragédie de l’intolérance. Avec en filigrane les déchirements amoureux et le culte des secrets : Eléazar, le joaillier juif qui ose travailler un jour de réjouissances chrétiennes et qui pour ce délit est condamné à mort, sait que Rachel, n’est pas sa fille, le cardinal Brogni qui appelle à la clémence n’a pas oublié qu’il fut autrefois un séculier ayant perdu sa femme et son enfant et qu’il fit exécuter les deux fils d’Eléazar. Et Samuel, éperdument épris de Rachel cache à la fois son identité de prince Léopold et d’homme marié. Dernière strate dramatique enfin, le courage et l’esprit de sacrifice des femmes. La princesse Eudoxie pardonnera à son mari coupable et Rachel mourra pour lui sauver la vie. Ce qui nous vaut quelques sublimes duos de sopranos.

JPEG - 13.5 ko

Une intemporalité glissant sur l’espace

Pas d’actualisation sommaire à la mode pour. Pierre Audi, directeur de l’Opéra d’Amsterdam et du Holland Festival, metteur en scène célébré, qui a opté pour une sorte d’intemporalité glissant sur l’espace : des charpentes métalliques façon Eiffel avec des étages et des coursives pour les scènes de rue ou se rapportant à la vie d’Eléazar, d’autres charpentes de verre descendant en dôme des cintres pour le palais princier. Costumes entre tradition et modernité, l’armée à la façon de soldats de plomb antiques, une robe de cérémonie pour la princesse, quelques détails pour suggérer le rang de prince de Léopold/Samuel tandis que Rachel, Eléazar et les convives de la Pâques juive sont habillés comme dans les années 30 et 40 du dernier siècle.

Une grève des électriciens qui fausse les perspectives

Le soir de la première du 16 février, il fut difficile de juger sereinement de la qualité de ces décors, de ces costumes : une grève des électriciens de plateau en faussa les perspectives et priva le spectacle comme les spectateurs du travail d’orfèvre de l’éclairagiste Jean Kalman. Etrange réserve de la direction : aucune annonce ne fut faite pour mettre le public au courant. Pierre Audi, on le comprend, refusa de venir saluer pour un travail amputé d’une partie son âme.

JPEG - 62.1 ko
Anna Caterina Antonacci (Rachel) Annick Massis (la princesse Eudoxie)

Plus de foi que de voix

Ainsi les chanteurs d’une distribution de rêve furent condamnés à s’exprimer neuf fois sur dix dans la pénombre. En princesse Eudoxie, Annick Massis projeta sans accroc son timbre clair comme le verre et fut à juste titre ovationnée. John Osborn, véritable révélation, voix pleine et parfaitement articulée réussit à faire de Léopold/Samuel, le fauteur de troubles, un être de chair et de doutes, la tessiture de basse de Robert Lloyd est bien celle qui convient au cardinal Brogni même si son jeu semble parfois étrangement en retrait. Dans le rôle titre Anna Caterina Antonacci dont on n’a pas oublié la sublime Cassandre des Troyens de Berlioz au Châtelet, confirme une fois de plus son tempérament de tragédienne et les moyens immenses d’une voix qui n’hésite pas à grimper jusqu’aux cimes, au prix parfois d’aigus tranchants comme des lames. On pourra chipoter sur les défaillances vocales de l’américain Neil Shicoff qui a fait d’Eléazar son rôle fétiche et regretter qu’il n’ait pas pu ou voulu chanter la cabaletta acrobatique qui suit le grand air fameux « Rachel, si tu Seigneur », mais son investissement est tel, son jeu si poignant qu’il emporte la mise.. Plus de foi que de voix : son Eléazar chante davantage comme le kantor d’une synagogue, avec cette intensité mystique qui porte au-delà des notes.

Quant au chef Daniel Oren, lui aussi comme investi d’une mission, il transmet à l’orchestre de l’opéra, en grande forme, ferveur et couleurs d’une partition qu’il était grand temps de redécouvrir. Une musique qui se confond en un vibrant plaidoyer pour la tolérance et la fraternité. Plus que jamais nécessaire, car, comme le prédisait Bertolt Brecht, « le ventre est encore fécond d’où est sorti la bête immonde ».

La Juive de Jacques Fromental Halévy et Eugène Scribe, chœurs et orchestre de l’Opéra National de Paris, direction Daniel Oren, mise en scène Pierre Audi, décors Georges Tsypin, costumes Dagmar Niefind, lumières Jean Kalman. Avec : Anna Caterina Antonacci, Annick Massis, Neil Shicoff (en alternance avec Chris Merritt, Robert Lloyd (en alternance avec Ferrucio Furlanetto), John Osborn (en alternance avec Colin Lee) André Heybaer, Vincent Pavesi, Jian-Hong Zhao, Etienne Lescroart.
Opéra National de Paris – Bastille, les 16, 20, 24, 28 février, 3,6,10,14, & 20 mars à 19h, le 18 mars à 14h30. – 08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr .


Photos : Ruth Walz / Opéra national de Paris

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.