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Critiques / Théâtre

La Gonfle

par Jacky Viallon

Farce paysanne bouffonne et féroce

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La connotation organique du titre de la pièce La Gonfle convient bien à l’animalité qui se dégage des personnages. Il y a chez eux un côté pulsionnel et une sensualité quasiment hideuse qui nimbe l’ambiance scénique. Ces personnages semblent flairer leurs fêlures réciproques en occupant le plateau d’une dignité quasiment crasseuse. Mais c’est d’un crasseux presque rédempteur dont il s’agit dans cette farce paysanne. Le glauque mêlé à l’humour donne une dimension baroque aux personnages. La pièce évolue esthétiquement dans un univers partagé entre la folie dilatée de Jérôme Bosch et son inscription dans le microcosme ordonné de Durer. Le langage, par ailleurs, suit ces distorsions visuelles en proposant une langue imaginaire, métissée par une sorte de patois et par la recherche de formules et de mots archaïques chargés d’images. Cela donne un parlé en harmonie avec l’étrangeté des personnages. Il autorise alors des envolées poétiques assez libératoires, on peut en citer deux ou trois : "l’estropiette" pour dire la petite servante qui boite, "les amourutes" pour les amoureux, "cornicailler son foutu de mari" et là tout est dit.

Un langage éclaboussant d’images

Mais quel est donc cet auteur : un jeune contemporain en pleine crise d’aventure linguistique ? Non ! Tout simplement Roger Martin du Gard. Préoccupé par les investigations philologiques, il a écrit cette cocasserie en 1928 pour s’essayer à une recherche d’écriture. Cela donne un langage éclaboussant d’images, prenant sa source à travers des transformations allusives et discrètes qui se dévergondent à travers un langage presque rabelaisien. Ecrit directement pour une acoustique théâtrale on imagine l’auteur "gueulant" son texte dans la nature, à la manière de Flaubert. Cela donne une rugosité et une âpreté d’écriture presque terrienne qui dégage des relents de sensualité et de brutale sexualité. Car il s’agit bien d’une histoire de sexualité.

Un théâtre original, charnel et inquiétant

Une sexualité coupable qui se matérialise à travers le personnage de la Nioule, boiteuse et muette, portant dans son ventre arrondi le fruit d’une sexualité cruelle et obligée. Les deux rôles féminins sont joués par des hommes comme si la sexualité était déviée, occultée et interdite dans sa normalité. Le jeu des comédiens Jean-Pierre Laurent et Yann Métivier est d’ailleurs remarquablement sobre, toujours en deçà de la caricature. Ils semblent en avoir un parfait contrôle. Quant à Louis Bonnet, écrasant de vérité, il nous livre avec une grande dextérité ce texte alambiqué, exigeant une diction digne d’un grand numéro d’acteur. François Font apporte une silhouette sautillante de vétérinaire salement bienveillant, à laquelle il ajoute une mobilité qui met en valeur la solide assise de ses partenaires. Jean Claude Berutti, le metteur en scène, a su orchestrer et canaliser intelligemment toutes ces forces vives. C’est un théâtre original, charnel et inquiétant qui se détache de l’académisme prudent actuel.

La Gonfle, mise en scène : Jean-Claude Berutti avec Louis Bonnet, François Font, Jean-Pierre Laurent, Yann Métivier, Arnault Mougenot. Décor : Rudy Sabounghi. Costumes : Ouria Khouhli Dahmami. Lumières : Laurent Castaingt. Son : Daniel Cerisier. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes. Jusqu’au 3 Avril 2005, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30. Jeudi 19h30. Dimanche 16 h. Tél :
01 43 28 36 36.

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