Opéra National de Paris – Palais Garnier jusqu’au 13 février 2012
La Cerisaie de Philippe Fénelon d’après Anton Tchekhov
Où est passé Tchekhov ?
- Publié par
- 31 janvier 2012
- Critiques
- Opéra & Classique
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Ce devait être l’événement lyrique de ce début d’année, la création mondiale au Palais Garnier du dernier né des opéras de Philippe Fénelon, La Cerisaie d’après Tchekhov, une commande de l’Opéra national de Paris. La cible n’a pas été tout à fait atteinte.
Fénelon, on le sait, aime la littérature et les grands auteurs de l’écrit, qu’ils soient de France ou d’ailleurs. Après Flaubert (Salammbô), Hebel (Judith) à Paris, Cortázar (Les Rois) à Bordeaux, Lenau (Faust) à Toulouse et à Paris, il prend cette fois pour canevas l’un des plus purs chefs d’œuvre de la littérature dramatique, cette Cerisaie où Tchekhov décrit à la façon d’un peintre impressionniste la fin d’une société et laisse entrevoir la naissance d’un nouveau monde.
On reste sur sa faim
Il n’est pas le premier à mettre Tchekhov en musique. Le compositeur hongrois Peter Eötvös avait réussi un coup de maître en transposant Les Trois Sœurs dans un univers abstrait inspiré des nôs et kabuki japonais. Fénelon préfère le réalisme. Résultat : on reste sur sa faim. Un décor à contresens et d’une incroyable lourdeur : en lieu et place du verger enchanté qui fleurit toute l’année et qui donne son titre à l’œuvre, une grotte de troncs géants fossilisés en gris métallisé envahit la scène. Les personnages y errent à vide dans une absence de direction d’acteurs où l’on ne reconnaît ni Georges Lavaudant, metteur en scène tant de fois admiré ni Jean-Pierre Vergier son décorateur habituel, et habituellement bien inspiré.
Tchekhov trahi
La musique reste intéressante même si elle est sans surprises. C’est du Fénelon pur jus dont on connaît les foisonnements et le plaisir des références aux grands du passé, Berg, Strauss, Messiaen…. Il aime et sait écrire pour les voix selon leurs timbres et tessitures. Ses qualités musicales sont intactes mais elles se heurtent ici à une conception où Tchekhov est trahi. Alexei Parine, auteur du livret, journaliste, poète et romancier russe a respecté la langue d’origine - qui est aussi la sienne -mais en a bousculé le déroulement et les rôles. Quoi de plus normal, dira-t-on ? Les transpositions se font toujours au prix de remaniement. Qu’importe si elles restent fidèles !
Ce n’est pas le cas. Les quatre actes sont transformés en douze scènes, un prologue, un épilogue. L’opéra commence par le bal de l’acte trois. On est d’emblée au cœur du sujet, le domaine a été vendu, c’est Lopakhine, l’ancien moujik qui en a fait l’acquisition. Le retour de Lioubia de Paris, sa lente prise de conscience de la ruine de la propriété tant aimée, ont été escamotés. La distribution a été réduite, un procédé normal, mais pourquoi avoir mis à la trappe le personnage de Trofimov, une des figures essentielles de la pièce, l’éternel étudiant, le rêveur qui voit clair ? Gricha, le petit garçon qui s’est noyé et que Liouba continue de pleurer, en revanche revit et prend corps dans ses songes et regrets. L’idée est astucieuse car elle donne à Fénelon l’occasion de faire entendre les coulées de tendresse qu’il sait si bien intercaler entre les houles de ses tempêtes.
Humour absent
Mais un élément essentiel manque à cette version lyrique de la Cerisaie : l’humour. Toutes les pièces de Tchekhov et en particulier la toute dernière écrite peu de temps avant sa mort, cette Cerisaie de désenchantement et d’espoir où il ne se passe presque rien mais où les sanglots et les regrets se masquent de rires et de plaisanteries. On pense à un autre Philippe compositeur, Philippe Boesmans qui comme Fénelon aime se référer aux maîtres du passé proche, user de citations et de grands textes (Schnitzler, Shakespeare, Strindberg, Gombrowicz…) mais qui possède l’art de le faire par touches légères avec une sorte de perpétuel sourire en coin. Chez Fénelon tout est sérieux. Dommage !
Une distribution de bon niveau
La première partie du spectacle avec le petit orchestre sur scène qui n’a pas grand-chose à faire (s’agit-il des musiciens juifs ambulants de la pièce ?) distille une monotonie opaque. La deuxième est plus aérée à voir et à entendre. Chaque personnage y déroule les fils de sa vie, de ses souvenirs. Les allusions à Tchaïkovski sont illustrées par une ballerine – ô Lac des Cygnes ! – qui relie chaque intervention sur pointes en en tutu.
L’ensemble de la distribution (en majorité slave) est de bon niveau. Firs, le vieux domestique est chanté en amertume par la mezzo soprano Ksenia Vyaznikova, Charlotte est devenue une sorte de travelo doté de la voix de basse de Mischa Schelomianski. En Lopakhine, le baryton Igor Golovatenko alterne les moments de fermeté avec de subites baisses de tension qui le rendent quasi inaudible. Elena Kelessidi, soprano aux aigus cossus est un peu jeune d’allure pour Liouba, la mère d’Ania (Ulyana Aleksyuk en perruque rousse) et de Varia (l’excellente Ana Krainikova). Les apparitions de Gricha ont la grâce d’Alexandra Kadurina. Un chœur de jeunes filles en robes blanches et couronnes de strass fait d’énigmatiques apparitions (qui sont-elles ? des anges ? des pensionnaires d’une institution religieuse ?).
Tito Ceccherini, à la tête de l’orchestre, assure ses battues dans les roulis et orages de la partition.
La Cerisaie de Philippe Fénelon, livret d’Alexei Parine d’après Anton Tchekhov, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Tito Ceccherini, chef de cœur Patrick Marie Aubert, mise en scène et lumières Georges Lavaudant, décors et costumes Jean-Pierre Vergier, chorégraphie Thomas Stache. Avec Elena Kelessidi, Marat Gali, Alexandra Kadurina, Ana Krainikova, Ulyana Aleksyuk, Igor Golovatenko, Mischa Schelomianski, Svetlana Lifar, Alexev Tatarintsev, Ksenia Vyaznikoya, Thomas Bettinger .
Opéra National de Paris - Palais Garnier, les 7, 30 janvier, 2, 7, 10, 13 février à 19h30, le 5 à 14h30
08 92 82 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr
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