Accueil > L’Illusion Comique

Critiques / Théâtre

L’Illusion Comique

par Marie-Laure Atinault

La magie du théâtre

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Voici un étrange monstre que je vous dédie ». Ainsi Pierre Corneille commençait sa dédicace à Mademoiselle M.F.D.R de l’édition de L’Illusion Comique. Un monstre ou plutôt un animal étrange dans l’œuvre foisonnante, diverse et passionnante de Corneille, cet illustre normand dont on fête actuellement le 400e anniversaire de sa naissance.

Pour célébrer dignement l’enfant du pays, Alain Bézu, directeur du Théâtre des 2 Rives à Rouen, a choisi de mettre en scène ce « monstre » cornélien, pièce qu’il avait déjà montée en 1978. Cette nouvelle mise en scène est une éclatante réussite qui présente une vision de l’œuvre et des personnages à la fois fidèle, éclairante et débarrassée des scories des traditions. Jusqu’alors, la référence incontournable était la mise en scène de Giorgio Strehler à l’Odéon. Alain Bézu, avec son travail impeccable et érudit, en crée une nouvelle.

Tous les artifices de la scène

Cette pièce est fascinante par sa complexité. Aux oreilles du public du 21e siècle, la langue n’est pas d’un accès facile. Ici on prend le temps d’expliquer, d’exposer, d’étirer et de revenir sur les beaux discours. Certains archaïsmes nécessitent un lexique. Mais les premiers pas franchis, on est littéralement envoûté par cette histoire à tiroirs qui utilise tous les artifices de la scène. L’intrigue est compliquée, tel un miroir aux alouettes. Quand il écrit cette pièce, Corneille est un jeune auteur de 33 ans, auréolé de succès et d’honneur. Il vit à une époque où la façon de faire du théâtre est en train de changer. Et cette mutation est sensible dans son œuvre. N’oublions pas que le révolutionnaire Cid fut le gros succès de son époque. En 1637, le théâtre du Marais, dépassé par le triomphe du Cid, va jusqu’à installer des chaises puis des banquettes sur la scène pour répondre aux demandes d’illustres spectateurs. Ô funeste attraction commerciale... Il faudra plusieurs décennies pour rendre la scène aux comédiens. On comprend ainsi les mises en garde du Mage Alcandre à Pridamant : «  Faites-lui du silence et l’écoutez parler » ; adresse faite à un public peu respectueux des comédiens, car ne l’oublions pas, on vient au théâtre en représentation réciproque, en clair on vient se montrer !

De la comédie à la tragédie

L’intrigue de L’Illusion comique repose sur une éternelle histoire de famille où le fils prend une direction opposée à l’avis paternel. Dans la grotte où Pridamant veut observer son fils, le Mage met en garde : il ne faudra ni bouger, ni parler. Le père éberlué va voir son fils dans des aventures diverses, balayant tous les genres, de la comédie à la tragédie : « Je veux vous faire voir sa fortune éclatante ». Jusqu’au dénouement final où nous découvrirons, avec Pridamant, que nous nous sommes laissés porter par une illusion suprême, celle de la magie des apparences et du théâtre. On songe à tous les chanceux qui ne connaissent pas encore cette pièce et qui peuvent encore entièrement découvrir l’un des fleurons du théâtre.

Un metteur en scène inventif

Alain Bézu s’est entouré d’une solide équipe tant pour le choix de la version (Corneille est souvent revenu sur son texte), que pour celui des comédiens. Pridamant, interprété par François Clavier, est parmi le public. L’idée est simple et lumineuse. Toute la distribution porte haut et fort la bannière cornélienne. Alain Bézu est un metteur en scène inventif et la manière dont il a choisi et dirigé les comédiens donne un éclairage particulier aux rôles. Le dépouillement total du plateau offre un sombre écrin aux comédiens, admirablement éclairé par Patrick Chiozzotto. Les costumes de Charlotte Villermet donnent l’illusion du XVIIe siècle et l’utilisation d’une marionnette a un résultat saisissant. Il faut signaler que L’Illusion Comique est présenté au public rouennais pendant six semaines, ce qui est rarissime en région.

L’ Illusion Comique, de Pierre Corneille. Mise en scène : Alain Bezu ; Marionnettiste : Alexandre Picard ; Avec Vincent Berger, François Clavier, Catherine Dewitt, Philippe Lebas, Emmanuelle Noblet, Laure Thiery, Isabelle Wery. Création du 7 mars au 15 avril 2006. Théâtre des 2 Rives, 48, rue Louis Ricard, 76000 Rouen. Tél : 02 35 88 87 82.

Deux ouvrages indispensables :
Moi, Pierre Corneille de Christian Biet (Editions Gallimard « Découvertes »). Pierre Corneille, L’Illusion Comique/dramaturgies de l’Illusion (Publications des Universités de Rouen et du Havre sous la direction de Joseph Danan

Crédit Photo : J.F. Lange

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.