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Critiques / Opéra & Classique

L’Affaire Makropoulos de Leos Janacek

par Caroline Alexander

La malédiction d’être immortel

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Et si la vie n’avait de sens que parce qu’elle a une fin ? Le destin d’Emilia Marty née Elina Makropoulos en 1575 morte à Prague en 1912 fut donc forcément tragique. Trois siècles durant, cantatrice adulée, elle a triomphé dans tous les premiers rôles du répertoire lyrique, la beauté du diable et une voix à nulle autre pareille, elle est restée jeune ; belle et douée, tour à tour Eugenia Montez, Ekaterina Myshkina, Elsa Müller, Ellian Mac Gregor, reliée de génération en génération par les deux lettres E et M de ses initiales.

Un miracle devenu malédiction dû à l’absorption d’un philtre préparé au 16ème siècle par son père, médecin et alchimiste grec, pour le roi Rodolphe et qu’elle a dû ingurgiter à sa place. La garantie de 300 ans de vie ! L’impossibilité de trouver la paix ! Tel est le thème d’une pièce de théâtre du dramaturge tchèque Karel Capek dont Leos Janacek (1854-1928) composa, à l’aube de ses 71 étés, amoureux dépité d’une jeunesse qui le nargue, un opéra métaphysique qui n’en finit pas de nous interroger.

Une écriture dense, ramassée, pas une note de trop pour faire joli, un halètement continu sur le fil d’une intrigue quasi policière dont le personnage central est un monstre froid, séducteur, calculateur, sans état d’âme qui ne trouvera la paix de sa vie qu’au moment qu’au moment de la quitter. A l’instar de Parsifal, ou de Don Giovanni, l’œuvre est tellement forte qu’elle s’impose et résiste à tous les traitements. On a pu la voir sous diverses réalisations signées Stéphane Braunschweig, Moshe Leiser et Patrice Caurier, Krzysztof Warlikowski (voir webthea des 1er mai 2007 et 5 juin 2010). A Strasbourg, sur le plateau de l’Opéra National du Rhin, c’est, dans le cadre d’un cycle Janacek commencé en 2010 avec Jenufa (voir webthea du 25 juin 2010) le Canadien Robert Carsen qui invite l’immortelle E.M. à danser sa dernière danse.

La lisibilté de l’action en pure poésie

Les clés du personnage sont données dès les premières mesures de l’ouverture. Une femme entourée d’un essaim d’habilleuses enfile les costumes des rôles qu’elle va chanter, La Traviata, Tosca, La Comtesse… Derrière une rampe de projecteurs, un rideau rouge s’ouvre en fond de scène. La diva va et vient à toute vitesse, salue, revient chargée de fleurs … Carsen, une fois de plus, privilégie en pure poésie la lisibilité de l’action. Elle n’est pas simple pourtant partant d’une sombre histoire de procès, d’héritage, de legs, de testament qui s’étend sur une centaine d’années et dont les protagonistes sont tous déjà intervenus dans l’existence intime et pourtant figée de l’héroïne. La scène nue côté coulisses, les bibliothèques d’archives d’un cabinet d’avocats, les paysages exotiques de Turandot, les décors et les costumes du couple Radu et Miruna Boruzescu conjuguent l’élégance avec l’efficacité.

La soprano australienne Cheryl Baker a la charge périlleuse d’interpréter cette E.M. aux multiples visages, froide au lit comme un cadavre, qui rêve tout hait en disant que rien n’est éternel. La voix est belle, nuancée sans atteindre dans les deux premiers actes le niveau d’exceptionnel qu’exige et la musique et le personnage. Belle et déliée, coiffée et jouant à la manière de la Lulu de Louise Brooks dans le film de Pabst, il lui manque le magnétisme d’une Anja Silja, l’étrangeté d’une Angela Denoke qui l’ont précédée dans le rôle. Au troisième acte, comme réchauffée par le tragique qui prend corps, elle se révèle juste et pathétique. Ses partenaires, tant vocalement que sur le plan du jeu, chantent et jouent habités par leurs personnages. Charles Workman, ténor au timbre riche de saveurs, le baryton Martin Barta, présence forte et voix sur le fil de l’excellence, Guy de Mey, ténor tout de souplesse et d’humour, Angélique Noldus en tendresse éperdue, Enric Martinez-Castignani sec et inquiétant.

Dans la fosse Friedemann Layer qui avait il y a un an dirigé Jenufa reprend la baguette pour ce Janacek et réussit à insuffler à l’Orchestre Symphonique de Mulhouse un niveau plus que respectable, même s’il n’arrive pas à contourner les complexités d’une partition particulièrement difficile pour l’aérer et lui donner une vraie puissance d’évocation.

L’Affaire Makropoulos, musique et livret de Leos Janacek d’après la pièce éponyme de Karel Capek, orchestre symphonique de Mulhouse, direction Friedemann Layer, chœurs de l’Opéra National du Rhin direction Michel Capperon, mise en scène Robert Carsen, décors Radu Boruzescu, costumes Miruna Boruzescu, lumières Robert Carsen et Peter Van Praet. Avec Cheryl Barker, Charles Workman, Enric Martinez-Castignani, Guy de Mey (Jan Markvart le 12 avril), Angélique Noldus, Martin Barta, Enrico Casari, Andreas Jäggi, Peter Longauer, Nadia Bieber

Strasbourg - Opéra National du Rhin les 2, 5, 7, 12 avril à 20h, le 10 à 15h

0825 84 14 84

Mulhouse- La Filature, les 19 et 21 avril à 20h

03 89 36 28 28
Crédit photos : Alain Kaiser

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