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Critiques / Théâtre

Kadoc de Rémi De Vos

par Gilles Costaz

Un dîner à contresens

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Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le théâtre contemporain adore parler du monde du travail. Rémi De Vos en est l’un des observateurs théâtraux les plus cruels, et l’un des plus doués de comique. Sa première pièce, il y a longtemps, s’appelait Débrayage. Il embraye de nouveau avec Kadoc, qui se passe dans une grande entreprise et dans la salle à manger du patron. Trois couples entrent en jeu : les trois hommes travaillent à des échelons différents, les trois femmes interviennent comme des satellites. Pour les hommes, les journées sont obsessionnelles soit avec la quotidienneté parcourue d’angoisse pour l’un (l’employé croit voir un singe occuper son bureau quand il arrive le matin), soit avec les fureurs de l’ambition la moins dissimulée qui soit (le petit chef ne parle que du poste supérieur à attraper), ou bien avec l’égarement de celui qui croit diriger et ne dirige pas grand-chose (le manitou se veut social et autoritaire à la fois). Les destins des six personnages se croisent le soir où le patron, dont l’épouse est déprimée et érotomane, invite à dîner l’un des couples. Mais il y a méprise. L’hôte s’est trompé de couple et la jeune femme installée à sa table n’est pas celle qu’il voulait voir. Cette confusion alimente la grande scène de la pièce, hilarante : au dîner, chacun croit être là pour une raison qui n’est pas la bonne et se comporte à contresens. L’érotomanie de la femme du grand chef pourrait mettre le feu à ces approches au-dessus du vide…
La plume de Rémi De Vos n’y va de main morte. C’est parfois lourd, trop dans le sens du poil trivial pour un public qui se méfierait de la gaillardise. Mais ce dîner final, quelle réussite ! Dans un décor délirant de Sophie Pérez qui rappelle les structures des constructivistes russes d’il y a un siècle, Jean-Michel Ribes, à la mise en scène, dessine parfaitement ces parcours piégés et fait cogner fort ce qui relève du meilleur coup de poing satirique. La distribution y va plein jeu, sans mettre de frein au punch nécessaire. Gilles Gaston-Dreyfus sait être, avec une dureté de silex, un arriviste qui n’en finit pas de vouloir arriver. Anne-Lise Heimburger trace bien, elle aussi, le fil de l’ambition, en le cernant à son niveau le plus banal et le plus mesquin. Caroline Arrouas faufile finement de la délicatesse dans cet antre de fauves. Yannick Landrein donne à ses monologues d’halluciné une sacrée grandeur de funambule de la vie qui va. Jacques Bonnaffé enrichit admirablement le personnage du grand patron d’un désarroi doux, qui introduit une émotion inattendue. Enfin, Marie-Armelle Deguy, actrice de premier plan qui s’engage surtout dans un répertoire de la profondeur humaine, libère là une force comique qu’on connaissait déjà mais qui, dans ce spectacle, atteint une dimension saisissante. Avec cette farce qui ne cache pas sa progression joyeuse vers le jeu de massacre, on n’est pas dans le bon goût, ni dans l’image élégante de la femme. Mais dans les plaisirs souvent subtils du mauvais goût.

Kadoc de Rémi De Vos, mise en scène de Jean-Michel Ribes, scénographie de Sophie Pérez, costumes de Juliette Chanaud, assistant d’Olivier Billet, Hervé Coudert, création sonore de Guillaume Duguet, coiffures de Nathalie Eudier, avec Caroline Arrouas, Jacques Bonnaffé, Marie-Armelle Deguy, Gilles Gaston-Dreyfus, Anne-Lise Heimburger, Yannick Landrein.

Théâtre du Rond-Point, 21 h, tél. : 01 44 95 98 21, jusqu’au 5 avril. (Durée : 1 h 35).

Photo Giovanni Cittadini Cesi.

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