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Critiques / Opéra & Classique

Jenufa de Leos Janacek

par Caroline Alexander

Infanticide et voyeurisme

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Grand amateur de la musique de Leos Janacek Marc Clémeur, directeur de l’Opéra National du Rhin, vient de donner le coup d’envoi d’une intégrale de ses opéras avec la reprise d’une Jenufa qu’il avait programmée en 2004 à l’Opéra de Flandre/Vlaamse Opéra dont il fut directeur. Toujours sous la signature de l’un de ses metteurs en scène favoris, le Canadien Robert Carsen qui couvrira l’ensemble du projet.

Troisième opéra composé par Janacek (1854-1928) et premier grand succès, Jenufa, depuis la redécouverte de son auteur il y a une petite vingtaine d’années est de toutes ses œuvres la plus fréquemment montée. On l’a vue à Paris montée par Stéphane Braunschweig avec une inoubliable Karita Matila et une non moins marquante Anja Silja, à Toulouse par Nicolas Joël avec Barbara Haveman et Hildegarde Behrens, et tout récemment à Bordeaux avec Mireille Delunsch et Hedwig Fassbender.

La production de Carsen figure parmi les plus réussies. Il est bien l’homme taillé aux mesures et aux mystères d’une tragédie fondée sur les silences, les non-dits, les croyances et les apparences. Jenufa est le titre de l’œuvre mais il n’en désigne pas le personnage principal, c’est sa mère adoptive, la sacristine Kostelnicka qui en est le pivot et la charnière. Femme intransigeante soumise à fois à Dieu et au qu’en dira-t-on, c’est elle qui d’abord empêche Jenufa d’épouser Steva, son promis, car elle le sait ivrogne irresponsable et qu’elle ne connaît que trop les tares de cet état, c’est elle enfin qui, pour sauver son honneur et son avenir tue l’enfant que Jenufa a clandestinement mis au monde dans une chambre close de sa maison.

Infanticide et voyeurisme

Janacek, partant d’un fait divers et d’une pièce de théâtre de Gabriela Preissova, explore à son tour le thème de l’infanticide dont Médée depuis l’antiquité reste l’archétype par excellence. En sacrifiant l’enfant, Kostelnicka se sacrifie elle-même, condamne sa conscience et son propre devenir…

Tout se passe dans un petit village de Moravie où tout se sait, tout se colporte de porte en porte. Ces portes justement qui font l’essentiel des décors de Carsen, sur un sol en pente couvert de terre rouge, des châssis de bois clair percés de fenêtres sont manipulés en souplesse par le chœur et figurent à la fois les différents lieux de l’intrigue et le voyeurisme des villageois qui s’y accrochent comme les promeneurs d’un zoo.

Carsen dirige en chorégraphe les scènes de foule et en fin psychologue les protagonistes du drame qui, même si aucun d’entre eux se révèle chanteur exceptionnel, jouent les différentes situations avec d’indéniables forces de conviction. Ainsi Laca, l’amoureux transi, d’abord godiche et empoté prend peu à peu de l’assurance jusqu’à rendre crédible sa métamorphose en sauveur de sa bien-aimée. Peter Straka lui offre sa carrure et la parfaite projection de son timbre de ténor. Ainsi Fabrice Dalis prend sans retenue les traits et la voix cajoleuse de Steva, le futile et opportuniste play-boy campagnard qui a fait un enfant à l’orpheline Jenufa et qui l’a abandonnée. Ainsi Menai Davis doyenne venue du Pays de Galles rend attendrissante la brave grand-mère dépassée par les événements.

Battues enflammées

L’Américaine Nadine Secunde a la redoutable charge d’incarner la sacristine, la brusquerie de ses humeurs, son égarement, sa folie et elle le fait, grâce à son jeu halluciné, à la puissance et à la flamme de sa voix de soprano. Eva Jenis, la Slovaque, reprend le rôle titre qu’elle a déjà chanté sur diverses scènes d’Europe et compense l’essoufflement de ses aigus et la patine de ses graves, par une présence inquiète, toute intériorisée qui est bien celle de Jenufa, la naïve, trompée puis consolée sans illusions.

Remarquable prestation des chœurs de l’Opéra National du Rhin dirigés par Michel Capperon, tandis que l’Orchestre philharmonique de Strasbourg suit avec dévotion les battues enflammées de Friedemann Layer, expert amoureux de cette musique dont il fait rutiler toutes les gammes. Sans jamais penser à les brider : au détriment des chanteurs noyés parfois dans ses débordements.

Jenufa de Leos Janacek, livret du compositeur d’après la pièce de Gabriela Preissova. Orchestre philharmonique de Strasbourg direction Friedemann Layer, chœurs des l’Opéra National du Rhin, direction Michel Capperon, mise en scène Robert Carsen, décors et costumes Patrick Kinmouth, lumières Robert Carsen et Peter van Praet. Avec Eva Jenis, Nadine Secunde, Peter Straka, Fabrice Dalis, Menai Davies, Russel Smythe, Andrev Zemskov, Tatiana Anlauf, Sylvie Kevorikian, Elena Iachtchenko, Agnieszka Slawinska, Anaïs Mahikian, Brigitte Dunski.

Strasbourg - Opéra National du Rhin, les 11, 15, 17, 24 juin à 20h, le 20 à 17h +33 (0) 825 84 14 84 – caisse onr.fr

Mulhouse – La Filature, le 2 juillet à 20h, le 4 juillet à 17h +33 (0) 89 36 28 29

© Alain Kaiser

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