Genève – Grand Théâtre jusqu’au 24 septembre 2012
JJR, citoyen de Genève de Philippe Fénelon
Jean - Jacques Rousseau en musiques et en pensées
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- 16 septembre 2012
- Critiques
- Opéra & Classique
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Genève célèbre Jean-Jacques Rousseau, son citoyen, né sur les rives de son lac il y a 300 ans. Un tricentenaire fêté généreusement sur bien des scènes de la ville et qui vient d’atteindre son point culminant avec un opéra commandé au compositeur Philippe Fénelon : JJR, citoyen de Genève, un « divertissement philosophique » né de la collaboration du musicien avec le librettiste-dramaturge Ian Burton et le metteur en scène Robert Carsen.
Cerner dans un spectacle de moins de deux heures la vie et l’œuvre de ce géant de la pensée que fut Jean-Jacques Rousseau pouvait sembler chose infaisable. Elle a été faite et bien faite. On en sort sans une once d’ennui et avec le sourire. C’est la marque de fabrique de cette promenade ludique en « sept scènes et une huitième-vaudeville » comme le précise le sous-titre, une structure en clin d’œil, empruntée au Devin du Village, l’unique opéra composé par Rousseau qui déclencha la célèbre « Bataille des Bouffons », opéra français contre opéra à l’italienne. Un prologue, un épilogue, puis des étapes bâties sur des thèmes qui traversent l’œuvre et l’homme, ses rêves d’égalité et de liberté et d’école idéale. Le parti-pris évite en finesse les lieux communs et les pièges d’un faux réalisme.
Rousseau fut l’homme de toutes les contradictions, de tous les paradoxes. Fêté, banni, exilé, sans le sou, calviniste et catholique en aller-retour, confiant en l’homme, méfiant à l’égard de la société, ami des uns, rival ou ennemi des autres grands penseurs de son temps : la liste des caractéristiques de cet être hors normes pourrait s’allonger à l’infini. Les auteurs de JJR en captent les principaux : la nature où apparaît madame de Warrens, premier amour de Jean-Jacques, Dieu, son vicaire et Sade son contradicteur, le langage et le plaisir d’écrire, l’éducation son beau souci, la botanique, son refuge, le sexe, l’argent.
Trois âges, trois personnages
L’entité Rousseau est divisée en trois personnages, trois âges, l’enfant, l’adulte, le vieillard, JJR1, JJR2, JJR3. Ils ne se quittent pas, s’interpellent, se racontent, se souviennent, chantent ensemble. Ils cassent les chronologies classiques, brouillent et éclairent à la fois l’homme et son image. Des jeux de rôles dans le temps, dans l’espace et dans l’esprit. Diderot dans sa prison, Sade et son mépris des croyances, Thérèse aimante, Voltaire volcanique et les créatures qu’il a pétries dans ses œuvres – Colin, Colette, Julie, etc….
Aux citations littéraires puisées dans les textes d’origine, Ian Burton ajoutent des piments de notre temps - Internet, le nucléaire…- riante façon de signifier que la pensée de Rousseau est toujours nôtre. Les citations musicales font le délice de Fénelon. Il décortique en abondance (un peu trop) le Dictionnaire de la Musique. Ce diable d’homme connaît toutes les musiques et sait s’en servir, il les appelle à lui, les glisse dans sa partition, se moque et s’émerveille à la fois. Rameau, Wagner, Offenbach, le folklore suisse, Les Indes Galantes, Le Ranz des vaches, ou La Carmagnole se mêlent à une partition foisonnante où les voix, tantôt parlées, tantôt chantées occupent une place de choix. Homme d’opéras (Les Rois, Faust, Judith, Salammbô, la Cerisaie…) Fénelon aime les dorloter.
Le rassembleur de l’ensemble, son architecte est incontestablement Robert Carsen, maître canadien de la mise en scène appelé aujourd’hui sur tous les fronts. A Paris il vient de remettre à jour Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach et Capriccio de Strauss (WT des 11 & 12 septembre), en décembre il sera à Berlin pour L’Amour des Trois Oranges de Prokofiev, en janvier à la Scala de Milan où il signera un nouveau Falstaff de Verdi, en février ce sera Strasbourg avec une Petite Renarde Rusée de Janacek, en attendant le prochain festival d’Aix-en-Provence pour un Rigoletto nouveau.
L’art du bon goût
Carsen ou l’art du bon goût. Il transpose sans jamais faire le grand écart. Pour JJR il place les actions sur – et dans – une sorte de grand tapis qui se déroule des cintres jusqu’au bord de scène (décors de Radu Boruzescu). C’est une prairie, c’est une pelouse, c’est, quand les lumières hésitent entre chien et loup, une page délavée d’écriture ou de partition dont les portées se seraient brisées. Des toiles peintes forment les tableaux de genre des décors des extraits d’opéras. Les costumes (Miranu Boruzescu) et perruques d’époque alternent avec le tout venant, l’intemporel entre présent et passé.
Un tout conhérent
Le jeune chef Jean Deroyer dirige avec une belle vitalité l’Ensemble Contrechamps. Les chœurs s’investissent en ferveur, et les solistes forment un tout cohérent. En Sade ou en Diderot la basse François Lis déborde d’énergie, Allison Cook est l’élégante madame de Warrens, Isabelle Henriquez une émouvante Thérèse, Marc Scoffoni un Diderot convaincu. Le jeune contre ténor belge Jonathan de Ceuster fait vivre un JJR enfant au corps souple et au timbre fragile, Edwin Crossley-Messer, baryton, campe le Rousseau jeune adulte. Cheville ouvrière du spectacle, le ténor Rodolphe Briand, JJR3, est le sexagénaire qui se souvient et qui raconte. Il en a la profondeur et l’humour.
JJR, citoyen de Genève de Philippe Fénelon, livret de Ian Burton. Ensemble Contrechamps direction Jean Deroyer, chœur du Grand Théâtre de Genève, direction Ching-Lien Wu. Mise en scène Robert Carsen, lumières Robert Carsen et Peter Van Praet, décors Radu Boruzescu, costumes Miruna Boruzesu, chorégraphie Marco Berriel. Avec Rodolphe Briand, Edwin Crossley-Messer, Jonathan de Ceuster, Isabelle Henriquez, Allison Cook, Karen Vour’ch, Emilie Pictet, David Portillo, Christopher Lemmings, Marc Scoffoni, Christian Immler, François Lis, Daniel Cabena, Maël Nguyen .
Genève – Bâtiment des Forces Motrices, les 9, 13, 18, 20, 22, 24 septembre à 19h30, le 16 à 15h.
+41 22 418 31 30 – www.billetterie@genevopera.ch
Photos GTG/Carole Parodi







