Faust de Philippe Fénelon

De Toulouse à Paris, le transfert d’un opéra très littéraire où les voix sont reines

Faust de Philippe Fénelon

Né d’une commande du Capitole de Toulouse alors sous la direction de Nicolas Joël, ce Faust de Philippe Fénelon créé en juin 2007 était dès l’origine inscrit dans la première saison que le même Nicolas Joël signerait à l’Opéra National de Paris (voir webthea du 7 juin 2007). Projet abouti : le voici donc installé dans les ors du Palais Garnier presque à l’identique, même décors et mise en scène de Pet Halmen, même distribution pour les principaux rôles et même chef d’orchestre. Tout est donc pratiquement pareil et pourtant le plaisir de la production toulousaine n’est plus au rendez-vous. Une œuvre peut-elle au bout de trois petites années accuser un « coup de vieux ? Une production techniquement décalée perd elle son pouvoir de séduction ? Allez savoir…

L’immense crâne à tout faire du décor a perdu de son mystère. Toujours aussi grand, toujours aussi blême et toujours traversé de labyrinthes, il supporte moins bien les jeux de ses métamorphoses et ses surcharges. Et ce qui, techniquement à Toulouse fonctionnait sans accroc semble à Garnier poser quelques problèmes. D’où une impression de flou ou de travail bâclé que renforce un manque manifeste de direction d’acteurs. Faust, Méphistophélès et leurs comparses semblent livrés à eux-mêmes comme si pour cette reprise le metteur en scène allemand d’origine roumaine s’était replié sur son premier métier de scénographe, costumier et directeur des lumières, lesquelles restent en revanche de toute beauté.

S’agissant du Faust de Goethe dont les personnages sont de chair le problème eut été moins flagrant, mais Philippe Fénelon, gourmand jusqu’à la boulimie de textes littéraires et philosophiques – Cervantès, Kafka, Stendhal, Cortázar lui ont inspiré des opéras –a jeté son dévolu sur le Faust du poète allemand Nikolaus Lenau, poème épique de 3400 vers construit sur un texte touffu, métaphysique et symbolique où l’action disparaît au profit des cheminements de la pensée. Fénelon qui est aussi un ardent germaniste a tenté d’en faire un livret mais la matière fait de la résistance.

Une musique qui remue la tête et les sens

Reste le plaisir de la musique, ces deux heures de houle sonore entrecoupées d’interludes apaisés où se rencontrent et se cognent toutes les formes de musique de notre temps et même d’avant. Des relents d’un classicisme dont Fénelon connaît tous les recoins, des traces de Berg, de Richard Strauss, des grands Russes du 20ème siècle ou de l’école de Darmstadt. Une musique qui remue la tête et les sens que Bernhard Kontarsky défend à Paris comme à Toulouse avec un engagement passionné. Enfin le bonheur des voix car pour Fénelon elles sont la cheville ouvrière de son œuvre lyrique, il les connaît, il sait les manipuler, leur tailler des costumes, les sublimer. Le ténor héroïque Arnold Bezuyen est toujours aussi convainquant dans le rôle titre, Robert Bork prête toujours au diable la même sombre aisance de ses graves, Gilles Ragon campe toujours avec une sorte d’ironie le personnage de Görk – une invention de Fénelon – qui suit, observe et commente les péripéties du héros. La suédoise Karolina Andersson fait pour la première fois entendre ses aigus stratosphérique sur scène de l’Opéra de Paris. Parmi les nouveaux venus, Gregory Reinhardt, Eric Huchet, Bartlomiej Misiuda, et quelques pensionnaires de l’Atelier Lyrique de l’Opéra, la soprano Marie-Adeline Henry et la mezzo Aude Extremo, le ténor Stanislas de Barbeyrac, Ilona Krzywicka, Zoe Nikolaidu….

Un Quatuor et des Madrigaux en concert

On les a retrouvées rayonnantes pour un concert unique sur le plateau du Palais Garnier dimanche 21 mars à l’occasion d’un concert Fénelon. Au programme son Quatuor à Cordes avec voix et ses Dix Huit Madrigaux. S’il pouvait y avoir encore des doutes sur la passion éclairée de Fénelon pour la voix humaine, ou pour son encyclopédique connaissance de la musique, il fallait assister à ce concert en éventail autour des poèmes de Rainer Maria Rilke où les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra et les jeunes chanteurs de l’Atelier ont réussi ensemble une fascinante performance.
Marie-Adeline Henry d’une impressionnante pureté de son dans le Quatuor surfant sur les montagnes russes d’une partition qui se veut l’écho d’un texte en recherche d’absolu. Aude Extremo en soliste, ses camarades en chœur dans ces Madrigaux où Rilke sublime la "Musique" et où Fénelon, à travers lui, parcourt en piéton renifleur les sentiers tracés par les illustres prédécesseurs de Monteverdi et Bach à Mendelssohn et Brahms.

Faust de Philippe Fénelon, livret du compositeur d’après le poème de Nikolaus Lenau, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Bernhard Kontarsky, mise en scène, décors, costumes & lumières Pet Halmen. Avec Gilles Ragon, Arnold Bezuyen, Robert Bork, Gregory Reinhart, Bartlomiej Misiuda, Eric Huchet, Marie-Adeline Henry, Karolina Andersson, Johan Christensson, Stanislas de Barbeyrac, Guillaume Antoine, Zoe Nicolaidou, Ilona Krzywicka, Aude Extremo

Palais Garnier, les 17, 20, 23, 29 & 31 mars à 19h30

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

Crédit photos : Théâtre du Capitole/ Patrice Nin

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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