Accueil > Et ne va malheurer de mon malheur ta vie

Critiques / Théâtre

Et ne va malheurer de mon malheur ta vie

par Marie-Laure Atinault

Garnier, poète du XVIe

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Le bon roi Henri IV était un fin connaisseur des plaisirs de toutes sortes. Et il aimait taquiner les muses. Cet admirateur des belles lettres tenait en haute estime Robert Garnier qui, vous l’avez deviné, n’est pas l’architecte de l’Opéra de Paris. La comparaison n’est pas vaine, puisque Robert Garnier (1535-1601) est tout de même l’un des fondateurs du théâtre français et, pour certains spécialistes, le meilleur auteur dramatique du XVIe siècle, bien que ses œuvres n’aient pas été jouées de son vivant. En effet, les confrères de la passion, établis à l’Hôtel de Bourgogne, conservaient encore, au milieu du XVIe siècle, le monopole des représentations dramatiques en public, seuls les farceurs continuant leurs facéties de tréteaux. Suivant le vœu exprimé par Du Bellay dans sa Défense et illustration de la langue française, la Pléiade a voulu remplacer le théâtre du Moyen-Age par un théâtre imité de l’Antiquité, « renouvelé des Grecs ». Les pièces conformes à cette poétique nouvelle sont donc représentées dans des hôtels (particuliers) ou dans des collèges. Ce nouveau théâtre n’est pas populaire, s’adressant à un public restreint et instruit.

La vigueur des vers prime sur l’art dramatique

L’œuvre de Robert Garnier, elle, est une œuvre de poète. Les titres de ses pièces font référence aux anciens, Cornélie, femme de Pompée, Hippolyte, fils de Thésée, Marc-Antoine et Les Juives, considéré comme son chef d’œuvre. Bradamande pose les bases de la tragi-comédie. Garnier n’en reste pas moins un grand méconnu. Son œuvre est certes ardue à lire, riche en archaïsmes, en mots depuis longtemps mis aux oubliettes des dictionnaires simplifiés, des mots dont l’orthographe est déroutante. Une fois ces barrières linguistiques franchies, notre esprit aguerri à cette gymnastique peut cependant laisser place à la curiosité. Ainsi, les tragédies de Garnier sont livresques. L’auteur ne pensait pas à la représentation telle que nous la concevons. Chez lui, la vigueur des vers prime sur l’art dramatique proprement dit. Il développe la forme oratoire et les chœurs, entre autres ceux des Juives sont emportés par un élan lyrique.

L’ivresse des mots détournés par le temps

Eric Ruf a demandé à Séverine Daucourt-Fridriksson d’élaborer un montage poétique des œuvres de Garnier. Elle a donc pioché dans l’œuvre dense retenant un quatrain par ci, une tirade par là, mais veillant à restituer ainsi la musique du poète. Dans un décor immaculé, deux comédiens, tout de blanc vêtus, tels des passeurs de mots, sont les Cicéron de cette œuvre qui résonne avec le son cristallin de la pureté du verbe. Elle a inspiré à Eric Ruf une mise en scène d’une délicatesse infinie, avec le concours talentueux d’Alain Lenglet et de Françoise Gillard. Ce spectacle se déguste avec délectation. Il donne à voir et à entendre l’ivresse des mots détournés par Garnier ou par le temps. L’intensité du spectacle est reçue comme un cadeau, il permet d’appréhender une œuvre dense, curieuse, poétique. Tout ici est d’une qualité supérieure, avec l’éclat d’un diamant, répondant parfaitement à la vocation de La Comédie Française.

Et ne va malheurer de mon malheur ta vie, de Robert Garnier. Montage poétique de Séverine Daucourt-Fridriksson, mise en scène Eric Ruf, avec Alain Lenglet Françoise Gillard. Studio Théâtre de la Comédie Française. Tél : 01.44.58.98.58. Jusqu’au 12 juin.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.