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Critiques / Opéra & Classique

Der Konig Kandaules

par Caroline Alexander

Heurts et malheurs d’une générosité mal contrôlée

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On n’en finit pas de redécouvrir Alexandre Zemlinsky, compositeur majeur de la première moitié du vingtième siècle dont l’œuvre fut assassinée deux fois : par les sbires de Hitler qui le reléguèrent parmi les musiciens dits « dégénérés » puis, après la guerre (et après sa mort) par les disciples de l’atonalité pure et dure réunie en conclave à Darmstadt. Car ce Viennois, qui dispensa des cours de composition musicale à son cadet Arnold Schönberg, ne se convertit jamais au dodécaphonisme engendré par son élève. De sa musique, ample et souvent désespérée, on pourrait dire qu’elle figure la mémoire de son temps, brassant large les influences wagnériennes et du sprechgesang, du post-romantisme, Richards Strauss, Brahms, Mahler et quelques autres. Sans oublier le jazz.

Volonté de puissance

Il y a quelques années, on a pu assister à Paris à la résurrection de son opéra Der Zwerg/Le Nain grâce à l’entêtement du chef James Conlon qui avait entrepris une véritable croisade de réhabilitation du compositeur. L’Opéra Royal de Liège, en coproduction avec l’Opéra de Nancy vient à son tour d’exhumer son ultime opus lyrique, Der König Kandaules dont il commença la composition tout juste avant son exil aux Etats Unis et dont il laissa l’orchestration inachevée à sa mort en 1942, totalement seul dans la banlieue de New York.
Il avait essayé de présenter l’ouvrage au Met mais celui-ci, effarouché par la présence dans le livret d’une femme nue refusa de le monter. L’histoire de ce monarque dont la volonté de puissance va jusqu’à une générosité sans contrôle est tirée d’une pièce d’André Gide, Le Roi Candaule. Ce richissime souverain de Lydie veut que la cour de ses amis et favoris profite de son immense fortune jusque dans ses recoins intimes en leur dévoilant pour la première fois le visage de Nyssia, sa resplendissante nouvelle épouse.

Un anneau magique qui rend invisible

Au cours du festin, un anneau étrange est découvert dans le ventre d’un poisson. Candaule fait venir son pêcheur, un certain Gyges, qui, hasard ou prédestination, fut un copain d’enfance, aujourd’hui pauvre hère mais homme d’honneur dont l’épouse travaille comme cuisinière au château. Gyges découvre que celle-ci a eu une relation sexuelle avec l’un des invités. Blessé dans sa fierté, il abat l’infidèle. Impressionné, Candaule le prend sous son aile et entreprend de tout partager avec lui y compris de découvrir nue la femme de sa vie. Grâce à l’anneau magique qui rend invisible celui qui le porte. Dès lors Candaule ne peut plus arrêter la machine infernale qu’il a lui-même enclenchée. Nyssia passe sa plus belle nuit d’amour dans les bras d’un inconnu qu’elle a pris pour son mari et, lorsqu’elle apprend la supercherie dont elle a été victime, elle exige la mort de celui qui en fut l’auteur. A sa demande, Gyges tue Candaule l’usurpateur qui croyait pouvoir régner sur tout. Et est couronné roi de Lydie, époux cette fois légitime de Nyssia...

Dans un décor de palace des années vingt

Jean-Claude Berutti, l’actuel directeur de la Comédie de Saint-Etienne, déplace l’action de l’antiquité grecque à nos jours dans un décor de palace des années vingt, velours grenat et mobilier design signé Rudy Sabounghi. Le festin tourne à la soirée mondaine en smoking et nœud pap, champagne à gogo... Les scènes intimes se déroulent derrière un voilage qui laisse entrevoir la chambre matrimoniale et ses installations pour photographe. Car Candaule ici a pour marotte de fixer sur pellicule les poses et les beautés de sa chère épouse, ce qui, après tout, entre bien dans le caractère d’un dominateur maniaco-possessif. On regrettera, petit détail, le pyjama cerise fermé jusqu’au col de Barbara Haveman en lieu et place d’une nudité revendiquée. Sans aller jusque-là, un déshabillé suggestif aurait fait l’affaire.

Des voix en parfaite adéquation avec les personnages

Fine direction d’acteurs au service de voix en parfaite adéquation avec les timbres et les caractères des personnages, élégance un peu veule pour le Candaule de Gary Bachlund, pudeur et sécheresse pour la Nyssia de Barbara Haveman et surtout grandeur et générosité de cœur pour le Gygès de Werner Van Mechelen, baryton-basse belge aux moyens étourdissants : une vraie révélation.
L’instrumentation complétée par Antony Beaumont s’inscrit dans le droit fil de la partition où Zemlinsky traduit une fois de plus ses violences intérieures, ses déchirements et son identification aux tragédies qu’il met en musique. Autant de nuances, de bruits et de fureurs que le chef Bernhard Kontarsky transmet à l’Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie. Ce beau morceau d’anthologie sera à l’affiche en mars à l’Opéra de Nancy avec, cette fois l’Orchestre Symphonique et Lyrique maison. Une occasion à ne pas manquer.

Der König Kandaules, d’Alexandre Zemlinsky, instrumentation complétée par Antony Beaumont, orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie à Liège, puis orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Bernhard Kontarsky, mise en scène Jean-Claude Berutti, décors Rudy Sabounghi, costumes Colette Huchard, lumière Laurent Castaingt, avec Gary Bachlund, Barabara Haveman, Werner van Mechelen et Peter Edelman, James McLean, Patrick Delcour, Randall Jacobsch, Jean Teitgen, Mireille Bailly... Opéra Royal de Wallonie à Liège, les 27,29,31 janvier, 2 & 4 février - en coproduction avec l’Opéra de Nancy et de Lorraine, les 3,7,9,11 mars à 20h, le 5 mars à 15h - 03 83 85 33 11.

Crédit photos : Opéra Royal de Wallonie

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