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" Dans la peau d’un acteur " de Simon Callow

par Jacky Viallon

Le roman d’un comédien de l’écriture

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Présentée comme un roman, la biographie de Simon Callow par lui-même semblerait appartenir au type du roman de formation. Roman de formation ? Roman autobiographique ? Qu’importe, c’est un très beau témoignage !
L’auteur réussit à travers le déroulement et la narration de son passé à l’inscrire toutefois dans la note du présent. En imprimant des images et des scènes d’ordre anecdotique il allège le récit et s’autorise ainsi quelques grandes réflexions sur le théâtre. Étant sensiblement un peu plus jeune que l’époque de Jacques Prévert il présente un peu la même facture que le livre de Marcel Duhamel sur le poète « Raconte pas ta vie ».

Ce chassé croisé masque l’humilité de cet auteur-comédien dont les connaissances sont discrètement diffusées dans un ensemble proche des grands romans d’initiations que nous avons eu la chance de rencontrer : « Jean–Christophe » de Romain Rolland, « Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister » de Goethe. Pour ceux qui voudraient se pencher sur ce genre de littérature investigatrice et analytique, on note : « Le rouge et le noir » de Stendhal. Puis, plus proche de nous, non pas par l’époque mais par sa cruauté universelle et intemporelle, violente et inattendue, la fresque romanesque d’un parcours douloureux permettant d’accéder à la plénitude de l’art. Nous voulons nommer « Narcisse et Goldmund » de Hermann Hesse. À cet effet sur le registre de l’initiation et de la formation c’est sur ce fragment là qu’interviennent toutes ces insinuations, probablement inconscientes de notre acteur. Véritable comédien de l’écriture il nous fait partager l’humeur de son passé. Nous suivons à travers l’œuvre le mûrissement du personnage, les réflexions alternatives qui l’amènent à changer de voie, s’arrêter, réfléchir ou libérer « l’instinct primaire » qui l’habite.

Cette richesse d’esprit et de vagabondage nécessite et cautionne l’importance de l’ouvrage : près de quatre cent pages. Cette densité permet d’installer l’ambiance et l’état d’esprit. Au cours de cet acheminement pondéré on avance dans une logique qui donne confiance et nous accroche au désir de courir après ces pages.

On se doit de parler également du sérieux témoignage journalistique que nous rapporte Simon Callow en faisant état de la situation théâtrale en Angleterre. On a alors tôt fait de penser que chez nous le regard porté sur la culture accuse le même strabisme et que conduire à droite ou à gauche conduit aux mêmes divergences.

I y a, à travers l’œuvre, de manière clairsemée mais structurée, multiples réflexions sur la dramaturgie. On apprend à réfléchir sur un texte et pour les lecteurs de la profession théâtrale ils y trouveront, toujours discrètement, des méthodes d’entraînements pour acteurs. Des méthodes d’acteurs que l’on a évidemment pressenties mais jamais bien précisées. Ce texte pose, effectivement, des définitions très précises qui permettent de définir et de fixer ce qui est relativement flou et dispersé dans notre mental d’artiste sans recul. Dans l’œuvre, cette distanciation s’installe presque à chaque instant. On perçoit chez Simon Callow un désir franchement généreux à vouloir nous faire partager ses découvertes artistiques, voire même de la vie. Tel un entomologiste consciencieux et silencieux il nous livre un rapport chaleureux et imagé du monde artistique. Toutefois ce roman, car c’est un roman, n’est surtout pas corporatiste et sait intéresser les lecteurs du commun. D’ailleurs « le roman » aurait pu se sous-titrer « Dans la peau de chacun ».

Il est absolument nécessaire de soutenir ce genre d’oeuvre parce que non seulement elle est attrayante et « pédagogique » mais elle fait part de la chaleur, de la froideur, de la duplicité et de l’insaisissable nature de l’homme.
La richesse de ce travail se revendique de plusieurs années de réflexions, d’observations et de remises en cause. Simon Callow fait évoluer son livre au fur et à mesure des différentes éditions (Première en 1984 ) On bénéficie donc, dans cette dernière édition, traduite pour la première fois en français de toute la maturité et sensibilité d’un homme averti qui développe, analyse et confie son appréhension du monde. Très emprunt de notre tradition et culture théâtrale, se saisissant de ses réflexions sur les différentes écoles tel que celle de Jouvet, Dullin , Planchon, il avance dans sa propre théorie ancrée sur de sérieuses fondations. Plus généralement, ses grandes connaissances l’amènent à disséquer aussi « les installlations » et « inscriptions » inévitables de Diderot, Meyerold, Brecht, Stanislawsky dans l’immensité du paysage théâtral de ces derniers siècles.

On ne peut pas omettre la participation sensible de la traductrice Gisèle Joly, elle-même comédienne on y sent intuitivement toute une expérience lui permettant probablement de jouer subtilement avec la palette des mots. La traduction semble couler et glisser naturellement de la langue originale. On reçoit bien, sans être à même de le définir, une unité de couleur, d’ambiance et de rythme entre la phrase générique et la phrase traduite.

Pour clore cette incitation à « s’accaparer » cet ouvrage on ne peut, pour finir de convaincre, que citer Simon Callow lui-même qui préface et signe cette première édition de 2006 traduite en français : « …En dépit de quelques accès, par-ci par-là, de mélancolie et même de colère, c’est un livre optimiste, et idéaliste. Le théâtre a le pouvoir de transformer des vies, tantôt à un niveau simple, tantôt en profondeur. Il a la capacité de nous rendre à nous-mêmes, s’éveiller en nous ces parts de soi qui ce sont engourdies. De nous libérer des oppressions de la vie …. ».

Profitons de cet espace de paroles pour encourager cette jeune maison d’éditions « Editions Espace 34 » qui soutient les créations théâtrales de quelques auteurs contemporains qu’elle sort de l’ombre. Elle se risque aussi à promouvoir des ouvrages théoriques sur le théâtre en sachant que le potentiel de lecteurs est relativement faible. Nous espérons qu’elle s’autorise à prendre conscience d’être dépositaire des réflexions c’est-à-dire de l’école théâtrale de demain et qu’elle a, en quelque sorte, très honorablement, sa part de responsabilité dans la chaîne du travail et devoir de mémoire…

« Dans la peau d’un acteur » de Simon Callow, traduction française de Gisèle Joly. Editions Espaces 34, année 2006, au prix de 24 € 50. Cet ouvrage est publié avec le concours de la région Languedoc Roussillon. Rens. et commande à www.editions-espace34.fr ou cheps34 club-internet.fr – Ouvrage disponible en librairie.

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