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Billets d’humeur / Jacky Viallon

Ariane Mnouchkine : " J’ai besoin de changer le monde"

par Jacky Viallon

Réflexions autour des "Naufragés du fol espoir"

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En mettant un peu d’ordre voire même beaucoup d’ordre dans ma bibliothèque je suis tombé, comme André Breton, par hasard objectif sur un opuscule concernant quelques réflexions et constats sur le théâtre et la culture avant Mai 68. Cet ouvrage, lequel, dés lors, m’est redevenu, subitement, plus que précieux, rassemble des articles de différentes personnalités évoluant dans le théâtre : Peter Brook, André Bourseiller, Jorge Lavelli, Victor Garcia, Jérome Savary et…bien sûr Ariane Mnouchkine qui y signe un article canon à découvert et déjà prête à l’abordage. L’article s’intitule « Une prise de conscience » c’est dans un ouvrage qui s’intitule « Le Théâtre 1968. 1 » Edité chez Christian Bourgois 2°trimestre 1968. Ariane Mnouchkine écrit alors « J’ai besoin de parler aux gens ! J’ai besoin de changer le monde….même si cette ambition parait prétentieuse ; même si je n’apporte que ma toute petite goutte d’eau… » Alors qu’elle se rassure il est vrai que cette dame a modifié considérablement le profil du paysage théâtral et que sans provocation, uniquement par son labeur, son talent et sa volonté artistique elle a donné à voir d’autres cultures et rallié sous la bannière du théâtre contemporain un public nouveau qui s’est fidélisé en toute confiance.

Personnellement, il est vrai que, finalement, sans complaisance et flagornerie, quand je me remémore les grands moments de ma « carrière » de spectateur…que me reste-t-il en mémoire tout au long de ces trente ans de fauteuils, bancs et strapontins parfois dorés ?
La plupart du temps l’image des spectacles s’est estompée, déformée, au pire effacée.

Le rideau est tombé et je ressens un grand vide. Mais, heureusement, quand je soulève mon chapeau que je considère comme le couvercle feutré et silencieux de ma « cocotte minute intérieure », il me reste à l’esprit des traces, telles un ciel de traîne, qui griffent ma mémoire gravée à jamais par mes grands instants de théâtre.
Ces traînes indélébiles courent et s’accrochent aux limbes de mes souvenirs, c’est-à-dire aux « représentations conscientes » inhibées dans mon passé de spectateur.

Enfin pour définir le glissement interne de ce « souvenir objectif », ces grandes émotions théâtrales auraient trouvé résonance dans la présentation des expériences, par exemple, du « Bread and Pupett » du « Living théâtre de Dario Fo, Tadeuz Kantor, Bob Wilson » et évidemment pour arriver, plutôt rebondir, sur les créations de « Ariane Mnouchkine ».

Cette énumération, me direz-vous, est bien « classiquement-pèpère gaucho empâté sur le tard à la confiture du conformisme. » Mais je ne peux que citer des manifestations rencontrées sur ma route. Ce parcours personnel n’en exclut pas d’autres tout aussi intéressants, certes, mais je ne peux parler que de ma propre promenade dans le paysage touffu théâtral. Je sais qu’il y a d’autres sentiers dans lesquels je n’ai pas eu le temps ou le choix de m’y aventurer.

Cependant, qu’est ce qui caractérise particulièrement l’œuvre de Mnouchkine : c’est non seulement sa pérennité puisque la plupart des autres expériences se sont éteintes, mais sa persévérance à enrichir et alimenter sa démarche.

Chaque spectacle se charge de l’expérience théâtrale du précédent et l’efficacité devient de plus en plus précise et pointue. D’ailleurs n’entraîne-t-elle pas son public dans une sorte d’école où elle le forme depuis des années et lui donne les clés pour poursuivre son auto-éducation. Les réflexions comparatives témoignant de discussions entre spectateurs sont fréquentes. Il n’est pas rare d’entendre aux entractes entre deux assiettes de riz et un verre de gingembre que tel ou tel spectacle démontrait ceci pour cela et que celui-là abonde dans le témoignage du celui-ci. De même pour les amours le dernier est toujours le plus beau et le plus fort.

Comme le dit si bien Ariane dans un article paru dans Théâtre 68-1 Ed.Christian Bourgois : Ce public, rappelons le public populaire n’existe d’ailleurs pas, actuellement. Il représente son but à atteindre. Il représente une masse de gens depuis des siècles dépossédés du théâtre… Son profond désir en tant que militante culturelle est, comme elle l’écrit « de changer le monde » ainsi s’efforce-t-elle déjà de faire évoluer son public à travers une pensée critique et c’est ainsi qu’on retrouve au bout de la chaîne un spectacle riche en démonstrations, allégories et développements d’éthiques, voir tout ceci dans son dernier « Les naufragés du fol espoir ».

Il est vrai que nous sommes tous des naufragés du fol espoir et que nous espérons tous un monde meilleur tout en acceptant d’être terrorisés par les tempêtes. On l’accepte alors comme une fatalité nous autorisant la passivité et l’impuissance.

Mnouchkine fait alors de son spectacle une alerte objective en convoquant à la barre de son tribunal imaginaire les conflits du passé réveillés par le théâtre faisant comparaître à la barre du « présent inquiet » nos conflits du passé.

Il existe alors, à travers cette sorte d’alchimie du plateau la mise à jour du fonctionnement de la mécanique de l’histoire et c’est, le dit-elle, peut-être pas tout à fait dans ces termes : mon travail s’oriente vers une vision collective fournie par tout un ensemble de personnages s’échappant du restrictif de l’individualité….Les individualités se fondant au collectif on glisse quelque part vers une « démystification », terme alors plus pointu et plus projectif que la « distanciation » qui effectivement retourne plus vers l’individuel, vision plus singulière donc plus restrictive.

C’est là que ce dernier spectacle nous alerte, il nous prévient que si nous sommes à l’écoute de l’histoire elle nous prévient des prochains écueils. L’avertissement prend dans le spectacle des formes impressionnantes : Attentat, prise d’otages, tempête climatique, politique ou financière. On y pressent aussi les grands combats de la science contre les dragons de feu envoyés par la nature pour se venger des inconscientes dégradations dont on l’accable. Fresque infernale mais tellement agréable que l’on finit par être attiré par ses apocalypses. En les sublimant dans un dépouillement que l’on pourrait se risquer à définir de grandiose, Ariane Mnouchkine nous redonne du souffle, de l’espoir pour la lutte et puis sait-on pourquoi, par mimétisme, le sentiment d’avoir repris confiance en soi.
Tout cet ensemble peut s’appeler : partager un spectacle.
Merci encore Ariane ! Merci et l’on comprend mieux pourquoi Dieu ne te le rendra pas…..

P.S : Quelques remarques bibliographiques :
- Si vous les trouvez encore chez les bouquinistes et si vous trouvez encore des bouquinistes, faites vos fonds de poche et ceux du voisin pour la collection : Texte Programme de Théâtre Ouvert Stock .
- Quelques numéros de la revue saisonnière « Travail Théâtral » concernant quelques études sur la démarche du Théâtre du Soleil. N° II – VIII – XVIII et XIX.
- Et surtout à ne pas manquer « Les naufragés du fol espoir » jusqu’à fin Juin. Res. 01 43 74 24 08

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