Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare

Célie Pauthe étire la pièce déjà chargée de Shakespeare dans un fantasme de fusion d’Orient et Occident.

Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare

Fallait-il rallonger la pièce de Shakespeare en cinq actes, déjà passablement longue et embrouillée, couvrant dix ans d’histoire antique ? On n’en est pas sûr tant la lassitude gagne au fil du spectacle étiré sur près de quatre heures (avec entracte) aux Ateliers Berthier. C’est le parti qu’a pris Célie Pauthe en parsemant l’intrigue d’airs (chantés par l’excellente Dea Liane dans le rôle de la suivante Charmian) de Mohammed Abdel Wahab et Ahmed Chawqi, créateurs en 1927 d’un opéra sur le sujet, ainsi que des poèmes de Constantin Cavafy, chantre grec de sa ville Alexandrie.

De cette mise en scène émerge le sentiment que les innombrables péripéties du consul romain Marc-Antoine, tombé amoureux de la reine d’Égypte, ne sont que prétexte à une vision idéologique de l’histoire. Sur le regret d’une fusion d’Orient et d’Occident, sur la prise de pouvoir d’Octave, allié puis rival d’Antoine, futur empereur Auguste qui mettra un terme à la République et deviendra le seul et incontesté maître du monde connu. Selon le principe de l’uchronie, la metteure en scène se plait à envisager ce qui se serait passé si Antoine et Cléopâtre avaient gagné la Bataille d’Actium (en 31 avant J.-C.) qui scella la défaite du monde oriental.

C’était le même propos, nettement moins appuyé, dans la précédente pièce, Bérénice de Racine, montée par Célie Pauthe toujours aux Ateliers Berthier en 2018. Sauf qu’était respectée et magnifiquement servie la langue de Racine. Non pas que la pièce-monstre de Shakespeare manque d’allure mais la metteure en scène a voulu proposer une nouvelle traduction, qu’elle co-signe avec Irène Bonnaud. Sous prétexte d’actualiser le propos et rendre le côté bouffon inhérent à toutes les pièces du dramaturge anglais, elle se veut en phase avec la langue contemporaine mais apparaît pourtant déjà datée (allusion au chanteur Antoine des années 70).

Plus réussie, la scénographie, de Guillaume Delaveau, déjà à l’œuvre pour Bérénice. Au premier acte, un salon de musique oriental dominé par l’effigie de l’Ibis sacré et parsemé de divans et coussins où l’on s’adonne aux plaisirs de la musique et de la boisson. Au fur et à mesure que la pièce avance, ce salon devient progressivement une ruine ouverte à tous les vents du désert, où le sable augmentera progressivement son emprise (principe déjà appliqué dans Bérénice mais il s’agit cette fois d’un sable rougi par le sang des combattants).

Tombée de son piédestal

La grandeur, tant dans les mots que dans les attitudes et les costumes, semble évacuée du spectacle, et tend à banaliser les personnages confrontés à une multitude de rebondissements, coups fourrés, trahisons ... successivement expédiés tambour battant, sans respiration entre les actes et sans grande conviction. Les contrastes sont marqués de façon manichéenne entre les comportements sur les deux rives de la Méditerranée. Côté sud, terre de plaisir et d’ouverture où s’ébat le couple qui deviendra tragique. Côté nord, appelé à devenir gagnant, on est tranchant, efficace et habillé à l’occidentale en costume-cravate pour imposer la Pax Romana.

Les mêmes acteurs principaux que dans Bérénice sont à l’œuvre. Mélodie Richard se disperse et crie dans son incarnation de Cléopâtre tombée de son piédestal, plus proche du vaudeville que de la tragédie. Plus concentré, Mounir Margoum en Antoine insuffle un peu d’émotion au spectacle qui en manque tant, notamment dans la scène de son suicide. Le duo est entouré d’une équipe de onze interprètes et musiciennes, certains jouant plusieurs rôles parmi la trentaine de personnages que compte la pièce, certains historiques, d’autres surnaturels dont le dieu Eros (épatant Adrien Serre) et le devin (Lounès Tazaïrt aussi à l’aise dans le rôle de l’augure, que dans celui du percepteur et du paysan offrant le panier figues).

"Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare", mise en scène Célie Pauthe, aux Ateliers Berthier jusqu’au 3 juin, www.theatre-odeon.eu Avec Guillaume Costanza, Maud Gripon, Dea Liane (en alternance avec Lalou Wysocka), Régis Lux, Glenn Marausse, Eugène Marcuse, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard (en alternance avec Dea Liane), Adrien Serre, Lounès Tazaïrt, Assane Timbo, Bénédicte Villain
Traduction : Irène Bonnaud en collaboration avec Célie Pauthe. Collaboration artistique : Denis Loubaton. Scénographie : Guillaume Delaveau. Costumes : Anaïs Romand. Lumières : Sébastien Michaud. Son : Aline Loustalot.
Photo Hervé Bellamy

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de sa...

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