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Critiques / Opéra & Classique

Angels in America

par Caroline Alexander

Mettre en opéra les années sida

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Après la Russie de Les Trois sœurs de Tchekhov, la France du Balcon de Genet, le troisième opéra du compositeur hongrois Peter Eötvös se tourne vers les Etats-Unis et ses Angels of America d’après la pièce de Tony Kushner. En création mondiale au Châtelet, c’est l’événement majeur de ce début de saison. Une réussite qui fera date.

Des anges veillent sur le peuple gay de New York qu’un virus jusqu’alors inconnu vient de frapper à mort. Le drame onirique que Tony Kushner imagina au tournant des années 80 tourne autour du choc qui secoua l’Amérique de Reagan, la découverte du sida. Sous-titrée "fantaisie gay sur des thèmes nationaux", découpée en plans cinématographiques qui mêle le chimérique au réel et le surnaturel au politique, la pièce connut un succès planétaire. Elle fut importée en France il y a dix ans par Brigitte Jaques au festival d’Avignon puis à Aubervilliers.
Sur une commande de Jean-Pierre Brossmann, patron du Châtelet, Peter Eötvös l’a mise en musique en mêlant à son tour les recettes de la comédie musicale et des opéras d’hier et d’aujourd’hui, alternant des séquences chantées-parlées avec des arias classiques, de la musique de chambre, des percussions, des guitares et des techniques électroniques. Ce n’est pas fortuit : Eötvös, élève de Stockhausen, fut longtemps à la tête de l’Ensemble InterContemporain et il maîtrise parfaitement ces écritures qu’il fait ici, se compléter à merveille. Jusqu’à l’utilisation d’une bande-son où vrombit le trafic en folie des rues de la Grande Pomme.

Des anti-héros et leur double ailé

Deux couples errent au cœur du drame. Deux hommes, un homme et une femme. Prior et Louis sont homosexuels, Harper et Joe sont mariés. Chez les premiers, Prior affiche les premiers signes cutanés de la maladie. Son compagnon panique et l’abandonne. Harper est une oisive névrosée qui se shoote au valium et Joe, son mari, un Mormon de confession, découvre à son grand désarroi qu’il est attiré par les hommes... Autour de ces anti-héros s’agite une galerie de personnages croqués à grands traits : un rabbin, des parents, un médecin, des infirmiers, un fantôme, le sénateur Roy Cohn qui a vraiment existé, qui envoya à la chaise électrique Ethel Rosenberg et qui fit passer son sida pour un cancer du foie. Et leur double ailé.

Barbara Hendricks en ange rédempteur et Julia Migenes en névrosée

Simple et fluide, avec pour décors des éléments mobiles déplacés à vue et des monte-charge pour s’envoler au paradis, la mise en scène du jeune Philippe Calvario sert l’œuvre avec justesse et sans chichis, la direction d’orchestre (seize solistes, flûtes, saxos, guitares, percussions, et diverses cordes, tous remarquables) est assurée par le compositeur en personne et la distribution, en chants, danses et présences dramatiques est simplement superbe. Les stars Barbara Hendricks, en ange rédempteur et la pulpeuse Julia Migenes, en névrosée vacillante, prouvent qu’elles restent à la hauteur de leur renommée, passant d’un rabbi du Bronx à un ange, Roberta Alexander campe une suite de personnages aussi dissemblables que savoureux, Donald Maxwell compose avec humour un Roy Cohn veule et hystérique. Le contre-ténor Derek Lee Ragin joue les séraphins tout comme les travestis, Topi Lehtipuu, Omar Ebrahim et surtout Daniel Belcher, en malade terrassé refusant la fatalité, forment le magnifique trio des gays bousculés par le destin. On attendra avec impatience une reprise.

Angels in America de Peter Eötvös d’après la pièce de Tony Kushner, livret de Mari Mezei, direction du compositeur, mise en scène Philippe Calvario, décors Richard Peduzzi, costumes Jon Morrell, chorégraphie Sophie Tellier, avec Barbara Hendricks, Julia Migenes, Roberta Alexander, Daniel Belcher, Topi Lehtipuu, Omar Ebrahim, Donald Maxwell, Derek Lee Ragin. Théâtre du Châtelet, du 23 au 29 novembre 2004.

Photo : M.N. Robert

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