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Critiques / Opéra & Classique

Andromaque de André-Ernest Modeste Grétry

par Caroline Alexander

Racine mis en transes musicales

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En guise de coup d’envoi de l’édition 2010 du festival de Radio France et Montpellier, la résurrection d’Andromaque du compositeur franco-liégeois André-Ernest Modeste Grétry (1741-1813) qui n’avait plus été jouée depuis sa création en 1780. C’est l’incursion dans le style tragique d’un maître de l’opéra comique, 90 minutes de musique et de texte adapté de la plus célèbre tragédie de Racine (1639-1699).

Le transfert reste fidèle, à l’original, moyennant d’inévitables coupures et la réduction des personnages aux premiers rôles. Exit Pylade, Céphise, Cléone, les confidents, apparition a minima de Phoenix. Restent en actions, Andromaque, Hermione, Oreste, Pyrrhus, quelques voix isolées et surtout celles du chœur que Grétry et son librettiste Louis-Guillaume Pitra ont particulièrement choyées.

La trame racinienne est respectée dans son ensemble, et, pour justifier l’amputation de quelques pieds d’alexandrins, le librettiste fait amende honorable : « Pour adapter cette tragédie de Racine à la scène lyrique, il a fallu sacrifier mille beautés que l’on a regrettées autant que le feront tous les gens de goût », avertit-il. Les plus célèbres cependant conservent la splendeur sonore de leur versification d’origine :

« Je passais jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils
Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie »’…

Ou, au final, dans la délire d’Oreste, l’incontournable

« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur ma tête ».

Renaissance tardive

Jouée avec succès en 1781, cette mise en musique d’Andromaque tomba ensuite dans l’indifférence et l’oubli le plus total. Jusqu’à cette renaissance tardive à Montpellier précédée en Allemagne par le festival de Schwetzingen coproducteur de l’événement.

Contemporain de Gluck et comme lui favori de Marie-Antoinette la reine mélomane, Grétry signe les derniers soubresauts du baroque avec une musique aux mélodies qui filent en ligne presque droite vers Berlioz et le romantisme. Auteur de tant d’opéras comiques, son Andromaque reste plus gaie que dramatique, rythmée en marches vives, flamboyante même dans ses ouvertures. Ses parts d’ombres et de douleurs se concentrent essentiellement sur les arias des solistes, les plaintes d’Andromaque, les fureurs d’Hermione, la folie rageuse d’Oreste et les superbes interventions des chœurs.

Humour à froid, passion de la peinture

Georges Lavaudant, le metteur en scène, a eu la bonne idée de les placer dans la fosse de part et d’autre de l’orchestre, si bien que leurs chants semblent monter d’un autre monde, le territoire inconnu de l’inconscient. Dirigés par Denis Comtet, les choristes du SWR Vokalensemble de Stuttgart en font éclater la puissance et planer les soupirs.

Simple et rigoureux, le décor de Jean-Pierre Vergier enferme les personnages dans leur destin : un puits oblique, gris métallisé, percé de lucarnes inclinées sur fonds rouges, bleus ou noirs, où viennent s’inscrire les personnages. Au centre, un banc de pierre noire sert tour à tour de couche et de tombe. Huit figurants miment toutes sortes de poses dans une chorégraphie qui fait écho aux situations et aux lamentations du chœur. Certaines sont réussies, d’autres frôlent la préciosité ou la dérision comme ce gâteau de mariage et ces pétards censés couronner les noces annoncées d’Hermione et de Pyrrhus. Mais elles s’inscrivent bien dans le style de Lavaudant, son humour à froid, sa passion de la peinture et son écoute de cette musique qui oscille entre tragédie et comédie. Il n’embarrasse guère les interprètes d’une direction d’acteurs alambiquée. Ils les laissent s’exprimer en confort vocal, souvent face au public, le prenant presque à témoin.

Oreste, étoile noire de la soirée

A l’exception de Pyrrhus tous les personnages ont trouvé leurs voix, leur caractère. Où donc est passé le timbre clair, la projection nette du Sébastien Guèze découvert dans Mireille à Marseille (voir webthea du 1er juin 2009) ? Sa fraîcheur, sa fragilité ne font pas bon ménage avec le vainqueur de Troie. En Andromaque Judith van Wanroij, retrouve les douceurs maternelles, l’émotion contenue et l’élégance déjà déployées dans Didon et Enée à l’Opéra Comique de Paris (webthea du 5 décembre 2008), dans Idoménée de Mozart à Nancy (webthea du 26 juin 2009) ou encore récemment dans Platée de Rameau à Strasbourg (webthea du 16 mars 2010). Maria Riccarda Wesseling fut à la Monnaie de Bruxelles cette Phaedra hallucinée de Hans Werner Henze (webthea 25 septembre 2007), le rôle d’Hermione, âpre et passionné lui était destiné. Elle lui offre toutes les couleurs de son beau timbre de mezzo et la rage d’un jeu sensuel. Quant à Oreste le guerrier fou d’amour trahi, il a trouvé en Tassis Christoyannis, superbe baryton grec une incarnation de haut vol, un jeu fiévreux magnifiquement structuré et des graves en fusion. Il est l’étoile noire de la soirée, une belle découverte qu’on retrouvera à la rentrée à Genève dans le registre plus joyeux du Barbier de Séville.

De Purcell à Grétry, en passant par Haendel, Mozart ou Lully, Hervé Niquet entraîne une fois de plus les musiciens de son Concert Spirituel dans un élan tambour battant, pourrait-on dire, d’une traite, entre fougue et rêveries, sans le moindre temps mort.

Andromaque de André-Ernest Modeste Grétry d’après Jean Racine. Orchestre du Concert Spirituel direction Hervé Niquet, SWR Vokalensemble Stuttgart direction Denis Comtet. Mise en scène Georges Lavaudant, décors et costumes Jean-Pierre Vergier. Avec Judith van Wanroij, Maria Riccarda Wesseling, Sébastien Guèze, Tassis Christoyannis.

crédit photo : Marc Ginot

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