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Critiques / Théâtre

Ajax

par Marie-Laure Atinault

L’inéluctable comme un chant sacré

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Bérangère Jannelle est une toute jeune metteur en scène. Éprise de théâtre et de belles lettres, elle correspond brillamment à l’adage "la valeur n’attend pas le nombre des années". Elle lit le grec classique comme d’autres Le Journal de Mickey. Elle s’est donc immergée dans Sophocle pour en sortir une oeuvre forte, puissante.
Ajax, prononcez aïeyax (pour ceux qui n’ont pas fait leurs humanités), est une pièce rarement représentée. C’est un théâtre de sang, de sable, d’exil, de mort, de lassitude. Ajax, à la mort d’Achille, est évincé par les Atrides, au profit d’Ulysse. Cette manoeuvre politique est vécue comme une humiliation par le guerrier.
Afin de profiter de ce très beau spectacle, nous vous conseillons tout de même de lire préalablement la pièce, ou tout au moins de réviser les grecs anciens afin que vous puissiez pleinement profiter de cette représentation intelligente.

Tout le théâtre du monde

Bérangère Jannelle et Francis Biras ont opté pour une scénographie épurée. Nous sommes sur la plage de Troie où l’armée épuisée des Hellènes attend la capitulation de l’orgueilleuse cité. Ils attendent depuis dix ans. Un espace de sable, des lumières ocres qui rougeoient suffisent à nous plonger dans ce combat des ténèbres de l’âme de la guerre. Cette guerre immémoriale a des échos étrangement contemporains. Ajax est le jouet des Atrides, d’Athéna, la déesse. Il est un instrument dans la main des puissants, ne trouvant son salut que dans sa propre mort. Sa dépouille va devenir l’autel où ennemis, frères d’arme et frères de sang vont pouvoir faire acte de parole et agir pour l’avenir.
La tragédie grecque est fascinante car elle porte en elle tout le théâtre du monde. Il n’y a évidemment pas de suspens. On sait que celui qui doit mourir va mourir.
Dans la mise en scène de Bérangère Jannelle, l’inéluctable est traité comme un chant sacré. Il y a les images sobres de la scénographie. Il y a la réussite de la scène du suicide d’Ajax, sans effusion d’hémoglobine mais avec les lumières admirablement réglées de Christian Dubet. Elles s’épuisent avec le dernier souffle du guerrier, suivi d’un silence recueilli de l’auditoire.

Légèreté de funambule

Bérangère Jannelle possède une autre qualité qui, parfois, manque cruellement à certains metteurs en scène qui hantent les scènes nationales. Elle aime les comédiens. François Loriquet est Ajax, balançant entre la fureur et le désespoir. Le rôle est lourd, difficile. François Loriquet, lui, captive le public par sa puissante composition. Scali Delpeyrat est Agamemnon et Ménélas. Ce comédien est un phénomène. Il se promène comme un feu follet, d’une scène à l’autre, de la comédie avec David Lescot, Hamlet avec Philippe Adrien, etc. Il est ucu le pouvoir des Atrides, avec cette étonnante légèreté de funambule. Il marque ses rôles de sa diction unique. Cyril Anrep, remarqué dans Pseudolus et Le Rhinocéros est de ce bois dont on fait les grands. Il est à pister dans tous ses rôles. Athéna est jouée par Raphaëlle Gitlis. Sa composition nous rappelle que les déesses ne sont pas des produits hollywoodiens, mais des dieux joueurs de l’âme humaine.
Le spectacle a été reçu à l’Espace Malraux, scène nationale de Chambéry. Le public était recueilli, attentif à ce chant grave et beau. La fin de la pièce a connu ce silence qui précède toujours les applaudissements nourris saluant le talent.

Ajax, de Sophocle. Traduction est mise en scène de Bérangère Jannelle. Avec Cyril Anrep, Arnaud Churin, Scali Delpeyrat, Raphaëlle Gitlis, Camille Granville, Katia Lewkowicz, François Loriquet, Emmanuela Pace, etc.
À Marseille du 27 au 29 janvier, Forbach les 3 et 4 février, Cahors le 7 février, Garonne TNT à Toulouse, du 9 au 11 février, La Rose des Vents à Villeneuve-d’Ascq, du 22 au 26 février, La Ferme du buisson à Marne-la-Vallée, du 14 au 18 mars, à l’Espace Jules Verne de Brétigny-sur-Orge, les 1er et 2 avril, au Granit de Belfort, les 28 et 29 avril.

Photo : Stéphane Pauvret

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