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Critiques / Opéra & Classique

Adriana Mater

par Caroline Alexander

D’amour, de mère et de guerre

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Un pays en guerre, la pire des guerres, la guerre civile. Les meurtres et les viols sont perpétrés par les amis, les voisins ou même les gens d’une même famille qui autrefois vivaient en paix. Cela pourrait se passer au Liban, en Bosnie, en Tchétchénie, ici ou ailleurs. Avec une femme et son enfant né d’un viol... C’est le fil conducteur du deuxième opéra de la compositrice finlandaise Kahia Saariaho qui vient d’être créé à l’Opéra Bastille.

Il y avait eu L’Amour de Loin, une commande du Festival de Salzbourg par Gérard Mortier quand celui-ci en était le directeur, et qui nous avait fait rêver lors de son passage au Châtelet. Devenu directeur de l’Opéra de Paris, le même Gérard Mortier, toujours fidèle à ses coups de cœur, passa une nouvelle commande à la même musicienne flanquée des mêmes partenaires : le romancier franco-libanais Amin Malouf pour le livret et l’Américain Peter Sellars pour la mise en scène. La première mondiale devait avoir lieu le jeudi 30 mars à Bastille mais le CPE et ses mouvements sociaux annulèrent la représentation. Rendez-vous fut pris quelques jours plus tard pour une deuxième transformée en première. Mais le bonheur escompté n’était pas au rendez-vous.

Un décor de plastique translucide

Une déception aux multiples facettes, à commencer par la minceur du sujet : une jeune femme se fait violer par un ex-soupirant et, à l’aide de sa sœur, met au monde un petit garçon. Dix-huit ans plus tard celui-ci découvre le passé de son géniteur et crie vengeance. Mais l’ancienne brute a perdu la vue et, tel Œdipe, erre dans l’obscurité. La compassion alors finit par l’emporter sur la haine. Ce thème, écrit pour quatre voix, tient de l’oratorio, ou au mieux, de l’opéra de chambre. Il est ici étiré dans le no man’s land du gigantesque opéra Bastille dans un décor de plastique translucide figurant quelque village lunaire aux bulbes calcinés que vient réchauffer un festival de lumières du plus pur technicolor. Les personnages s’y déplacent comme des confettis emportés par le vent. Leur intimité supposée s’y dilue. Il est vrai que la musique de Saariaho n’est en rien intimiste. Ses douleurs déferlent en tempêtes, ses cauchemars explosent dans des chœurs invisibles mais aux voix spatialisées en échos par les techniques de l’Ircam. Sept contrebasses escortent les lamentations muettes et l’excellent Esa-Pekka Salonen tire de l’orchestre toutes les rages, toutes les larmes, et même quelques rares et fort belles plages d’accalmies d’une partition qui semble couler d’un bloc.

Livrés au chaos de la guerre

On est loin d’une écriture où les voix ont des mots à dire et à faire entendre au service d’une histoire à raconter. Pour comprendre les arias chantées par le quatuor composé de la mezzo Patricia Bardon (Adriana, sans grand relief), de la soprano Soveig Klingelborn (Refka, sa sœur pas très à l’aise), la basse Stephen Milling (Tsargo le violeur au timbre d’encre) et le ténor Gordon Gietz (Yonas, le fils rebelle), il faut lever le nez et lire les surtitres. Dont les tournures littéraires et certaines enflures navreraient les plus mordus de poésie kitsch : "tu es la mort de la mort, dit Adriana, ... j’ai été ligoté par la camisole de l’ignorance..." se plaint son fils à la recherche d’un père inconnu !
Sur le thème d’une mère et de ses enfants livrés au chaos de la guerre, Bertolt Brecht et Paul Dessau écrivirent et composèrent ensemble, au tournant de la deuxième guerre mondiale, prenant pour toile de fond la Guerre de Trente Ans Mère Courage et ses enfants, chef d’œuvre de simplicité dont chaque syllabe et chaque note continuent de vriller les tympans et les cœurs. Un combat inégal : Amin Malouf et Kahia Saariaho n’ont pas su s’y mesurer.

Adriana Mater, opéra en Sept tableaux de Kahia Saariaho, livret de Amin Malouf, mise en scène de Peter Sellars, décors de George Tsypin, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Esa-Pekka Salonen, avec Patricia Bardon, Solveig Klingenborn, Gordon Gietz, Stephen Milling (en alternance avec Jouni Kokora le 10 avril). Opéra Bastille, les 3,7,10,12,15,18 avril 2006 - 08 92 89 90 90 - Diffusion sur France Musique le 3 juin à 19h30.

Photo : Ruth Walz / Opéra National de Paris

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